Vendredi 24 février – SPA – Geyser El Tatio et consort

Il est 7 heures du matin et le ciel est magnifiquement dégagé. Le fin croissant de lune se berce dans les premières lueurs de l’aube naissante. 

Le Licancabur laisse lentement couler ses fumantes exhalaisons sur ses flancs, et le soleil se fraye un chemin à travers les sommets enneigés. 

Une meute de chiens se presse derrière une femelle plus ou moins consentante. Leurs vociférations de mâles en rut troublent le silence monacal de ce joli petit matin. 

Ça y est, le soleil tente une percée sur le front de l’est. Les nuages prennent des teintes dorées, nuances ambrées éclatantes, reflets mordorés, coulées d’argent et de bronze habillent le ciel de la cordillère. 

Notre mini-bus arrive et nous sommes accueillis par Santiago Atias en personne qui sera notre guide pour les deux prochains jours. 

Direction plein nord, vers le champ de geysers d’El Tatio
Aux alentours de 8h45, nous faisons une halte pour prendre un sérieux petit-déjeuner. Si toutes les autres agences se ruent bien avant la fin de la nuit pour arriver aux geysers avant le lever du soleil, avec l’agence Rancho Chago, nous prenons le temps. 

Le temps de nous installer en face d’une étroite lagune où batifolent une joyeuse troupe de petits oiseaux fouraillant de leur bec pointu la vase, à la recherche de vermisseaux frétillants. 
Le temps de gaver à coups de boulettes de pain des mouettes des Andes opportunistes et sans gêne. 
Le temps d’admirer le ballet coloré des flamants roses ponctuant l’eau saumâtre de leurs couleurs vives, balançant leur drôle de tête dans le limon grouillant de vie, leur gros corps planté au bout de leurs démesurées échasses.

Rassasiés, nous reprenons la route et grimpons vers les hauts plateaux andins. Le long de la piste, des guanacos et des lamas broutent tranquillement les riches touffes d’herbe qui tapissent le fond de la vallée.


L’Alptiplano est maintenant recouvert d’une fine couche de neige. 
Nous sommes aux alentours de 4 000 mètres d’altitude, les dernières précipitations ont transformé la piste en bourbier dans lequel notre habile chauffeur trace une route erratique mais précise. 

Enfin, nous arrivons en vue des fumerolles de vapeur qui s’échappent du ventre de la Terre. Il nous faut payer 10 000 pesos (21 $CA) pour franchir la barrière, puis un nouveau contrôle vérifie que le contrôle précédent a bien été fait. 
Le Chili a un indice de corruption relativement bas pour l’Amérique du Sud, et est à peu près identique à la France, 24 et 23e rang (source Transparency International 2016/2017). 
Le Canada est au 9e rang, ce qui devrait relativiser nos idées de vol étatique généralisé... 

D’ailleurs au Chili, dans chaque commerce, il est obligatoire de récupérer la facture sous peine de se poursuivre par la vendeuse qui nous la donne de force ! Chaque commerçant reçoit des carnets de factures qu’il ne peut renouveler qu’en rendant l’ancien et justifier de tous ses gains. 
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Bon, El Tatio. Un plateau de 30 km² à 90 kilomètres au nord de San Pedro, suspendu à 4 280 mètres d’altitude et qui regorge de puissantes forces telluriques. El Tatio est dérivé de Tata iu qui nous vient du kunza, la langue éteinte des Atacameños, et signifiant le Grand-Père qui pleure

Plus de 80 geysers sont actifs et voilent le ciel de leur vapeur particulièrement visible en cette rafraîchissante matinée. Il ne faut pas s’attendre à des éruptions géantes comme on peut le voir à Yellowstone, mais la quantité suffit à impressionner le visiteur. 

En suivant un sentier dûment balisé, on peut facilement visiter les lieux à pied. Santiago nous met fortement en garde sur les dangers qui se cachent partout sur le site. 

Chaque année une dizaine de personnes se blessent plus ou moins gravement, principalement en ayant la brillante idée de vérifier que l’eau est bien à 85º en y plongeant la main. 
Mais en 2015, un accident mortel, probablement dû au grand désir d’immortaliser par une photo ou un estie de selfie, a eu lieu. Une dame est tombée dans un bassin bouillonnant, brûlée à 80%, elle décédera une semaine plus tard. 

Santiago Atias
Pourtant, depuis 2006, les sentiers sont balisés, les geysers entourés de cailloux et de peinture. Si la signalisation est quelques fois confuse, il vaut mieux prendre mille précautions, et dans notre cas, rester dans les pas de notre guide qui de toute façon a un tas d’histoires à nous conter. 

Je pose la question de l’absence d’installations géothermiques, mais une ruine et les explications de Santiago m’informent qu’une expérience a bien été tentée, mais abandonnée en 1974 suite à des problèmes techniques. Je pense également que la faible densité de population (3,8 habitants/km²) n’est pas un facteur de développement intéressant pour une telle technologie. 

Nous avons enfin l’occasion de plonger nos corps dans la piscine. La fraîcheur qui règne sur le champ de geysers décourage la plupart de nos compagnons de voyage, mais je tiens absolument à tenter l’expérience. 

On est loin d’une piscine à débordement aux reflets azurés. L’eau est plutôt dans les teintes chocolat au lait, mais en y trempant la main, le corps va suivre. 
Des vestiaires sommaires permettent d’enfiler un maillot une pièce et hop, nous voilà dans le grand bain. Quatre courageux que le reste du groupe semble envier. 

Peu profond, avec quelques différences de température selon que l’on soit proche ou éloigné de la source d’eau chaude, ce bassin limoneux doit bien posséder quelques propriétés curatives. 
En tout cas, je le crois fort fort et m’y prélasse avec autant de félicité qu’un hippopotame dans sa mare fangeuse. 

Plus ou moins secs, nous reprenons notre promenade à travers les trous fumants. Il n’y a personne dans les alentours. Les autres agences de touristes ayant quitté les lieux un peu avant notre arrivée, nous sommes seuls avec quelques guanacos. 
Élégantes bestioles qui passent non loin de notre groupe sans s’en soucier réellement.

Quittant le Grand-Père qui pleure, Santiago nous emmène vers un site que les touristes ignorent. Obliquant sur la gauche, en direction de la Bolivie distante de moins de 6 kilomètres à vol d’oiseau, nous prenons une petite piste qui grimpe dans la montagne. 

Nous battons une nouvelle fois notre record d’altitude et le ressentons aussitôt que nous sortons de notre mini-bus. Si la vie à 2400 mètres dans le village de San Pedro est parfaitement supportable, les 4 544 mètres que nous vivons sont un peu plus compliqués à appréhender. 

Toujours dans les premiers à m’extraire de mon siège, je déchante rapidement lorsqu’il s’agit de gambader sur le sentier. L’infusion de coca que j’ingurgite depuis le matin doit probablement faire son œuvre puisque je ne ressens aucun mal de tête ou de nausée comme la plupart de mes compagnons, mais l’oxygène est rare et le souffle court. 

À 4500 mètres, le taux d’oxygène dans l’air tombe à 57%, il faut donc en prendre grand soin et ne pas les gâcher. Je marcherais très lentement de peur que ce faible pourcentage ne m’échappe. 

Mais où sommes nous donc ? 
Un marécage où les pieds trouvent difficilement un support, des touffes d’herbe drue pour seul passage, une grimpette très courte mais escarpée, et nous voilà, à bout de souffle, puisant dans le peu d’oxygène résident dans nos alvéoles pulmonaires, au sommet d’un monticule de terre rouge. 

La vue est tout simplement hallucinante. Dissimulées dans les replis de la terre, des plaies béantes vomissent des litres de boues brûlantes surgissant des entrailles de notre planète.

Le gros trou bouillonnant ressemble exactement à son surnom de La Olla del diablo, la Marmite du Diable. 
Un permanent glouglou démoniaque déverse une terre liquide ocre et magmatique, cet endroit est primaire et hypnotisant. Les premières heures de conception de notre planète devaient ressembler à ce microcosme de brutalité originelle. 

La pluie vient doucement écourter notre présence en ces lieux où les humains sont des intrus. Le froid humide et désagréable vient s’insinuer dans nos corps, il est temps de rejoindre le refuge de tôle de notre véhicule. 

Nous roulons en direction de SPA, nous arrêtant quelques instants au bord d’une lagune sur laquelle les lourds nuages noirs viennent se poser. Passons au large du charmant petit village de Machuca et sa jolie église trapue au toit de chaume et aux portes bleues, avant d’atteindre notre dernière destination. 


Tributaires de la météo qui se dégrade rapidement, la promenade à travers la vallée aux cactus géants de Guatín sera écourtée. Nous aurons quand même le plaisir d’admirer ces géants sur lesquels il ne vaut mieux pas se frotter. 

Des colosses pouvant dépasser les 8 ou 10 mètres poussent dans ce décor minéral. Sachant qu’un cactus pousse entre 0 et 2 cm par an suivant le taux d’humidité, et qu’il y a des années de sécheresse totale, quel est l’âge de ce vénérable ? 

Nous gravissons quelques roches instables, toujours à la recherche du plus grand et du plus fort. Mais Santiago nous rappelle qu’il est bientôt temps de rebrousser chemin. 
Juste avant de retourner vers notre véhicule, un mouvement furtif attire mon regard. Je cherche un peu avant de découvrir une bestiole tout droit sortie d’un dessin animé japonais. Une espèce de gros Pikachu au pelage beige à la longue queue retroussée qui me regarde avec ennui. 
Une très longue moustache fine lui barre le museau, il a l’air totalement indifférent à notre présence, sachant que d’un coup de pattes arrières, il va s’échapper dans ce décor chaotique. 

Je suis tombé sur un viscache des montagnes (Lagidium viscacia), rongeur endémique des Andes, cousin du chinchilla dont on fait de très beaux manteaux. 

Mauvais temps oblige le barbecue chilien ne peut être organisé à l’endroit prévu. Par chance, Sophie, notre guide du premier jour et l’amie de l’artiste potier, va nous accueillir chez elle. 
Cet Asado a la Chilena aura bien lieu ! 

Sophie est installée dans un tout petit village à côté de SPA où il fait bon vivre, tout le monde se connaît et les gens que nous croisons nous saluent avec amabilité. 
Nous passerons du bon temps en compagnie de notre hôtesse qui nous montre ses œuvres sculpturales. 

Santiago s’est lancé dans le barbecue, aidé par l’un ou l’autre de nos compagnons de voyage. 
Les bouchons des bouteilles de vin sautent plus rapidement qu’un viscache paniqué. 
Les choripans se garnissent et disparaissent aussi vite, la salade de tomates est savoureuse, et l’ambiance est aussi bonne qu’on pût l’espérer. 

Cette parrilla conclue parfaitement une journée un peu chamboulée par la météo, mais étrangement, avec autant de Français au centimètre carré, personne ne s’en est plaint ! ;)




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