Samedi 4 février – du Lago Rupanco au Lago Ranco, où les cailloux flottent

La nuit a été d'une quiétude totale. Nous prenons tranquillement notre petit-déjeuner, allons nous baigner dans le lac et en profitons pour nous laver. 

Un gros martin-pêcheur domine les eaux calmes du haut d'un arbrisseau. Vif comme l'éclair, il plonge, saisi son repas et se repositionne au sommet de son observatoire. Nullement gêné par la présence humaine, il nous regarde quelques secondes avant de fondre sur un autre alevin imprudent.


Nous remettons un peu d'ordre dans notre cahute et prenons la route vers le nord. J'ai branché le petit transformateur acheté à Valdivia sur l'allume-cigare pour donner un peu de jus à mon ordinateur. Les secousses insensées que subit la pauvre carriole font tressauter mon transformateur jusqu'à ce qu'une odeur de plastique brûlé nous alerte. 

Plus de radio, plus d'allume-cigares, plus moyen de charger nos téléphones et donc mon GPS. J'imagine que c'est un fusible qui a cramé, mais pour l'instant, je n'ai pas envie d'investiguer.

Au bout d'une heure, enfin le chemin de terre redevient route et les suspensions prennent un peu de repos. Nous aussi.

Nous arrivons dans le petit bourg d'Entrelagos et tombons totalement par hasard sur un resto/café qui n'attend que nous. Toute l'équipe est en cuisine en train de préparer des dizaines de küchen plus beaux les uns que les autres. Nous ne pouvons pas résister à la gourmandise et ferons de ces portions notre repas de midi.

Le fameux küchen
Le küchen, est mon plaisir gourmand dans cette région du Chili. Les nombreux immigrés allemands ont amené dans leurs besaces moult recettes de leur pays. Bières, plats, desserts, viennoiseries, etc. Ce gâteau, qui est plutôt une tarte, est préparé avec un appareil qui ressemble à une crème pâtissière, et des fruits de saison. 

Et en ce moment, c'est le festival du petit fruit : framboises, bleuets, pommes, murta, mûres, il y a l'embarras du choix. Il est quelquefois recouvert de streusel, ce mélange à base de beurre, farine et sucre qui entre dans la composition de quelques pâtisseries d'origine germaniques.

Rassasiés, nous poursuivons la route et, en nous aidant de l'application iOverlander, nous nous dirigeons vers le lac Ranco et surtout vers une petite péninsule qui est chaudement recommandée. 

Une route de gravier passe devant un camping où des dizaines de tentes sont entassées les unes sur les autres. Qu'ont donc en tête les campeurs qui quittent leurs villes surpeuplées pour venir tous se retrouver au même endroit ? Il y a tellement d'endroits déserts dans ce pays que je n'arrive vraiment pas à comprendre ce besoin de se rassembler alors qu'on est censé s'isoler un peu.

Peu après nous arrivons au-dessus d'une baie où il n'y a absolument personne. 
Notre petite Maradonette se fraye un passage au milieu d'une plage de sable en formation et nous allons inspecter les lieux. 
Comme d'habitude, c'est mieux un peu plus loin. Nous remontons donc dans notre véhicule et allons jusqu'au bout de la piste. Et là, une plage juste pour nous dans une baie juste pour nous avec un endroit pour faire un feu de camp juste pour nous !

Au bout de la baie, une avancée rocheuse gorgée de chaleur descend doucement dans les eaux du lac. J'en profite pour tester mon deuxième leurre, mais au bout de 45 minutes de lancés infructueux, je me résigne et range mon attirail d'apprenti pêcheur. Nous mangerons du risotto aux asperges ce soir. Avec du vin.

Par contre, la baignade sera fort agréable, finalement les eaux des lacs de montagne chiliens ne sont si froides que ça. Je suis complètement éberlué par ce qui flotte autour de moi.

Au boulot !
Des milliers de petites billes blanches se collent sur les rives, restent coincés dans les rochers et viennent alimenter le sable de la plage. En y regardant de plus près, je me rends compte que ce sont des cailloux. Tout autour de nous de la pierre ponce de toutes les tailles. Je ne me lasse pas de soulever de très gros cailloux avec deux doigts et de les lancer dans le lac dans lequel ils vont flotter.

Personne ne viendra perturber la sérénité des lieux jusqu'à 22 heures où une petite voiture semble s'être perdue. Voyant le feu digne du Burning Man une soirée de la Saint-Jean que je viens de ravitailler, les nouveaux arrivants font demi-tour et s'installent de l'autre côté du petit boisé qui nous cache mutuellement.

Le croissant de lune pâlit à peine un ciel rempli d'étoiles. C'est incroyable de voir tous ces astres au-dessus de nos têtes, de se plonger dans la Voie Lactée que frôle une Croix du Sud magnifique. 

La vue d'un ciel infini ponctué d'étoiles est un spectacle dont je ne me lasse pas. Il me rappelle à chaque fois ce bonheur que nous avons tous perdu en vivant dans des villes trop éclairées qui nous privent d'un plaisir simple et pourtant si compliqué à assouvir.
La nuit ne sera pas plus agitée que les rides venant troubler l'onde cristalline du lac.

Ah, j'ai changé le fusible que j'ai mis sur un mauvais circuit. Le moteur ne voulait plus démarrer et le son creux du démarreur à un bref instant créé un léger mouvement de panique chez mon passager. Finalement, j'ai trouvé le fusible de rechange, que j'ai branché sur le bon circuit. Le moteur démarre et nous avons de nouveau la radio. 
Pour l'instant.

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Vendredi 3 février – Los Lagos - On the road again !

Au milieu de la nuit, le ciel a crevé les eaux.
Les gouttes de pluie se sont acharnées sur le toit de notre suite royale et le vent nous a fait croire que nous étions dans un bateau en perdition.
La condensation et l'humidité ont rendu l'intérieur de notre cahute dégoulinant. Il pleut encore ce matin et nous avalons très rapidement un petit-déjeuner que je prépare à l'abri de la grande porte arrière.

Le ciel est bouché, les montagnes se perdent dans le flou, mais la journée va être magnifique, je suis optimiste. Rebroussant chemin, nous remontons vers le nord en suivant les berges de la rivière Petrohué. Le volcan Osorno est toujours invisible sous son dais cotonneux de nuages. 

Sur la route, des termes gratuits sont annoncés, mais il faut une embarcation pour traverser la rivière, le bateau est évidemment payant et de toute façon, le batelier est absent. Pas de bain ce matin.

La pluie a cédé la place aux nuages, et le soleil vient de temps en temps voir ce qui se passe sur notre petite planète.

Nous profitons de l'accalmie pour aller tout au bout de la route du Parc national Vicente Pérez Rosales

La rivière Petrohué dévale la montagne dans un flot torrentiel. En amont, les rives du lac du même nom, sont le point de départ de nombreuses et célèbres randonnées. Nous nous contenterons de marcher sur le sable volcanique et de faire quelques photos. En récupérant la voiture, il n'y a plus personne dans la petite guérite, aucun moyen de sortir du parking.
C'est sûrement la pause pipi alors je patiente. Une autre voiture se place derrière moi, il n'y a toujours aucun signe de vie.

Petit coup de klaxon, mais rien ne bouge. Il faut imaginer l'endroit isolé au milieu d'un nulle part immense, avec seulement quelques bateaux, un petit musée, et au loin, un hôtel de luxe perdu dans la brume.

La dame derrière moi sort de sa voiture et me demande ce qui se passe. Elle comprend à mon air éberlué que je n'ai pas compris beaucoup de mots de sa dernière phrase et décide de me parler dans un anglais parfait.
Elle tente de relever elle-même la barrière qui refuse de bouger, et décide de partir trouver de l'aide.

Au final, nous attendrons presque 45 minutes que la préposée revienne de sa pause pipi/completos/sieste, avant de nous dire qu'il n'y a plus d’électricité pour lever la barrière. Mais elle peut le faire manuellement, et nous repartirons sans payer notre temps de stationnement.

Au retour, nous nous arrêtons aux Saltos del Petrohué où, à peine garé un préposé vient nous extorquer 1 000 pesos pour surveiller notre voiture. Ensuite, nous devons nous acquitter d'un droit d'entrée de 4 000 pesos par personne, le double de ce que payent les Chiliens, qui bénéficient de cet avantage dans tous les parcs nationaux et autres services. 
Attention, ce ne sont pas les touristes qui paient double, ce sont les Chiliens qui ont droit au demi-tarif. Ça change tout de suite la perception des choses.

Les Saltos sont tout simplement un étranglement du lit de la rivière, où le torrent furieux se transforme en sauts plus ou moins impressionnants. L'eau a une jolie couleur, ça fait beaucoup de bruit et il y a des gouttelettes sur mes lunettes. Ensuite, un petit sentier romantique, quoique fréquenté par trop de monde pour l'être vraiment, serpente dans la forêt. Un lac un peu saumâtre, quelques arbres barbus de lichen, un point de vue sur la rivière en contrebas et c'est déjà fini. 

Grâce à quelques pancartes, je saurais enfin que le ulmo (Eucryphia cordifolia) dont les fleurs donnent un si bon miel est un arbre, et que la murta (Ugni molinae) dont on fait d'excellentes confitures et glaces, est aussi appelée goyavier du Chili et, est évidemment un super fruit, mais moins que le maqui
À voir si on est dans le coin, sinon pas la peine de casser trois pattes à un tricahué...

En arrivant au croisement d'Ensenanda, nous céderons à l'appel de la fumée d'un énorme barbecue allumé juste pour attirer le client et entrons dans un grand restaurant. Il y a un consistant buffet à volonté où nous pouvons choisir tout ce que nous voulons sur les grilles des bacs remplis de braises rougeoyantes. 

Si la nourriture est bonne, la surprise viendra de notre petite bouteille d'eau facturée 1 800 pesos, 3,70 dollars ! L'eau est une boisson très impopulaire au Chili.

La route continue vers le nord en longeant l'un des innombrables lacs qui ponctuent cette région bien nommée Los Lagos.
Le bitume cède la place à la terre et nous sommes partis pour quelques heures de chahut dans le rangement que nous avons si bien organisé.

À force de circonvolutions, et de recherche de l'endroit idéal pour planter notre camp, nous trouvons un chemin accessible et arrivons sur les rives du lac Rupanco
L'endroit est connu puisqu’il y a déjà des tentes et des pécheurs à l'embouchure de la petite rivière.

À peine installés, je me saisis de ma canne à pêche et vais tenter ma chance dans la rivière où je perdrais très rapidement mon leurre et ma patience. Tandis que les pêcheurs chevronnés remontent saumons et truites, je regagne notre maisonnette et fais cuire des pâtes.

Le lac est relativement chaud, et nous pourrons enfin faire une toilette digne de ce nom.

Autour de nous, sans nous craindre, des éperviers chassent et viennent voir qui nous sommes. Au faîte d'un petit arbre, un gros martin pêcheur guette ses proies et fond comme un missile dans les eaux limpides de cette fin de journée. Un épervier, jaloux de ce poste d'observation, vient le chasser  au moment où j'appuie sur le déclencheur de mon appareil.

Finalement, avant de disparaître, les rayons du soleil percent les nuages et nous offrent un spectacle d'une beauté sans nom.


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Jeudi 2 février – de Valdivia à Puerto Varas – Méchants campeurs !

Le bus n'est ni annoncé, ni identifié, mais je finis par me décider à demander au chauffeur qui me confirme que c'est bien dans son véhicule qu'il faut monter.

La météo change drastiquement en arrivant à Puerto Varas. Quelques locaux sont déjà vêtus de leurs habits d'hiver, mais sans aller jusqu'à ces extrêmes, il faut quand même admettre qu'il fait un peu plus frais. La Patagonie, c'est long, et nous sommes encore très loin du sud, mais on sent que nous approchons du bout de la Terre.

Nous avons rendez-vous avec Daniel, le responsable de Wicked Campers à Puerto Varas, dans un garage non loin du terminal des bus.
En quelques minutes de marche, nous arrivons au point de rencontre et découvrons notre future maison pour les 6 jours à venir.

Wicked Campers est une compagnie de location qui propose différents véhicules dans beaucoup de pays. À la base, je voulais le 4x4 avec la tente sur le toit, mais ce véhicule était indisponible. Finalement, le van est moins cher, plus économe en essence, très confortable et agréable à conduire.

La carrosserie peinturlurée, le petit Chevrolet N300, est bien équipé pour accueillir deux personnes. Comme chez Dame Esther, l'inspection d'un véhicule de location n'est pas prise à la légère.

Le monsieur qui remplace notre contact Daniel me fait le tour du propriétaire.
J'apprendrais donc comment ouvrir des chaises et une table pliante, à boucher le petit évier à l'aide du bouchon en caoutchouc, et à faire monter l'eau des grosses bouteilles grâce à une petite pompe sur le robinet. Je vais de découvertes en surprises en trouvant la roue de secours, le cric et la grosse clé pour démonter un éventuel pneu crevé. 

Je dois quand même reconnaître qu'il fait très bien son travail et coche consciencieusement les cases de sa check-list avec professionnalisme.
Enfin, après presque 1 heure de paperasse, d'inspection et conseils avisés, nous montons dans notre petite maison roulante. Il ne faudra pas longtemps avant que nous la baptisions la Maradonette, en référence à la fresque qui affuble notre véhicule.

Flanc gauche, nous retrouvons le dieu Maradona et flanc droit, le roi Pelé. Sur la porte arrière, un texte est tagué à la bombe à peinture : Pelé est plus grand que moi. De 8 centimètres exactement. Diego Armando Maradona. 

Inutile espérer passer inaperçu avec ce genre de véhicule. D'ailleurs nombreux seront les pouces levés en l'air et les sourires au passage de notre cortège. Pour deux fans de football comme nous, ça tombe à pic, et nous n'aurions pas été plus discrets dans le bus de Priscilla !

Le ciel est menaçant, et les prévisions ne sont guère optimistes, mais qu'importe, nous sommes en Patagonie, il faut s'attendre à quelques nuages.

Avant de quitter la ville pour les grands espaces, nous faisons quelques provisions au supermarché du coin. avec la quantité de bouteilles de vin que nous passons à la caisse, je me demande bien ce qu'on va magner !

Nous roulons le long du lac Llanquihue, n'apercevant que les flancs ennuagés du volcan Osorno, et décidons de trouver une petite route vers le sud. Le soleil a finalement décidé de faire des apparitions spectaculaires a travers les gros nuages blancs, tout n'est qu'émerveillement. 

J'ai téléchargé une application qui dévoile les coins secrets partagés par les campeurs, randonneurs et autres amateurs de plein air. 
iOverlander fonctionne hors connexion et se révèle d'une grande aide quand vient le temps de choisir un endroit pour la nuit. Sauf ce soir, où les seuls lieux sont trop loin ou trop proches de la route.

Finalement après quelques errances et arrêts émerveillés devant le spectacle de cette nature grandiose, le long de la rivière Petrohué, je bifurque sur un chemin de terre qui s'enfuit vers les sommets d'une montagne et du petit lac Camutué. 

La Maradonette, sans être un 4x4, tire bien son épingle du jeu et franchit quelques passages cahoteux sans difficultés. 

Nous trouvons un pré non clôturé et nous installons. La vue sur la vallée et la baie du fjord est superbe. Il n'y a personne alentour, seule une cheminée fumante indique qu'il y a un peu de vie dans la fermette en amont. 

Installés face au spectacle, nous nous régalons d'un pique-nique ou, à défaut de verres, nous avons des idées.

J'entends, descendant le chemin, le ronflement caractéristique du moteur d'un tracteur. Un beau vieillard est posé sur le siège en métal et nous regarde avec curiosité. Je m'avance vers lui et lui demande en souriant de toutes mes dents si nous pouvons passer la nuit sur son superbe terrain.
Bien sûr mon brave, l'hospitalité patagonne n'est pas une légende. Et si vous voulez de l'eau ou quoi que ce soit venez frapper à ma porte.

J'avais beau m'attendre à une invitation à passer la nuit ici, je suis quand même heureusement surpris de me voir offrir un accueil aussi sympathique.

Il nous souhaite bonne nuit et repars cahin-caha en direction de sa chaumière où sa gente dame doit l'attendre pour partager un bon potage.

Nous devrons un peu nous adapter à l’exiguïté de notre chambre avec vue, et au frais qui vient de tomber, mais le calme et le cadre, nous font vite oublier ces légers désagréments.

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Mercredi 1er février – Valdivia – Ein Prosit !

Incontournable visite du hall aux poissons, où des têtes séparés de leurs corps nous font de l’œil.

Grignotage dans un petit restaurant du marché des artisans avant de déambuler au hasard des quelques rues du centre-ville.

En prévision des prochains jours, je me mets activement à la recherche d'une canne à pêche et d'un transfo/adaptateur/convertisseur électrique qu'il me sera quasi impossible de trouver. 

Déjà il faut trouver l'interprétation exacte en espagnol et ensuite faire 18 magasins où tout le monde me regarde avec des yeux ronds, avant de m'envoyer chez le voisin. Finalement je trouverais le sésame dans une petite boutique d'accessoires électronique, ma journée est faite !


Dans l'après-midi, nous prenons un bus pour nous rendre à la célèbre brasserie Kunstmann

Depuis les années 1850, Valdivia est une ville où beaucoup de colons allemands ont élu domicile. Il en reste un fort héritage, principalement dans les noms de famille, mais aussi dans la nourriture et la boisson. 

En 1997, Herr Kunstmann décide de produire de façon un peu plus professionnelle sa bière artisanale. Aujourd'hui, ce ne sont pas moins de 12 variétés que l'on peut déguster à la brasserie, accompagnées de plats germaniques roboratifs. 

Le tout est bien sûr enveloppé d'un décor de boiseries, de pots de géraniums et de murs remplis d'affiches anciennes à l'humour d'Outre Rhin. Ça me rappelle furieusement ma prime enfance.


Un tout petit peu joyeux de notre dégustation, nous reprenons le bus vers la ville où, après moult déambulations, nous terminerons ce séjour dans un restaurant mêlant les cuisines péruviennes et chiliennes, le tout servi par une Cubaine.


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Mardi 31 janvier – Valdivia – La croisière s'amuse

Ce matin, nous sommes les premiers à occuper une table dans le domaine de Cristina, la tenancière des lieux. Maîtresse femme que nous charmons immédiatement, il faut savoir qui se mettre dans la poche pour être tranquille !
Pain, jambon, fromage, confiture et pâtisserie seront notre petit-déjeuner.

Nous partons visiter le marché. Coté fleuve, c'est la marée qui tient boutique, et les maraîchers sont en face, coté ville. Le tout se transforme en grand bazar plus tard en soirée.

Les pêcheurs étalent leurs prises de la nuit. Saumons, merlus, congres, moules de toutes les tailles, coquillages et crustacés. Derrière les étals, ça écaille, décapite, coupe, vide, taille, filète pour le plus grand bonheur des cormorans qui ramassent tout ce qui passe. Les lions de mer ne sont pas en reste et plongent sur quelques carcasses jetées à l'eau.


En face des poissonniers, les fruits et légumes apportent des touches de couleurs et des odeurs plus agréables. 

Pommes de terre colorées oblongues et énormes gousses d'ail de Chiloé ; fromages de vache et de chèvre parfumés aux herbes ou au merken, le piment fumé ; pots de miel, dont le fameux miel de ulmo, un arbre dont les fleurs très odorantes donnent un miel exceptionnel ; ballots de cochayulloluche et ulte, des algues séchées utilisées dans des soupes, salades ou dévorées comme des chips, et que nous n'avons pas encore goûtée ; croquantes salades, radis roses ; chapelets de moules fumées ; seaux remplis de bouteilles de boissons gazeuses, vieilles revues et statuettes de la Sainte Vierge.


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À l'heure de l'apéro, nous nous rendons chez Entrelagos, chocolatier réputé et salon de pâtisserie et café comme à Vienne.

Je commande une petite pointe de Sachertorte avec mon expresso et vois arriver un demi-gâteau haut de 40 centimètres. Le gourmand en moi jubile, surtout que depuis notre arrivée mon short est de plus en plus à l'aise autour de ma bedaine. 

Misère, ce gâteau n'en finit plus. C'est riche en chocolat, riche en confiture, riche en tout, mais je n'en peux plus, je suis au bord de l'apoplexie. Malgré mes années d’entraînement et ma voracité à toute épreuve, le pâtissier fou d'Entrelagos a eu raison de ma gourmandise.
Je vais devoir marcher plusieurs dizaines de milliers de pas pour tenter de brûler ces calories.

À l'heure prévue, nous nous dirigeons vers le quai où est amarré le bateau de croisière. Les gens se poussent inutilement puisque les places sont nominatives. Ce que semble découvrir nos hôtesses qui tentent de repérer des sièges non identifiés. Après quelques hésitations et erreurs, tout le monde trouve un endroit où se poser.
Derrière nous, les Bidochon commencent déjà à se faire remarquer.

Le service du repas va débuter. 
Le bal du commandant commence avec un petit pisco sour pour nous mettre dans l'ambiance, des empanadas frits, aliment qu'il ne nous est plus possible d'ingérer depuis notre expérience à Valparaiso. Nous essayons quand même de faire bonne figure, mais j'abandonne à la première bouchée et André emballe le sien discrètement dans une serviette en papier.

Mon bœuf est archi cuit et le saumon en face de moi n'est guère plus agréable qu'un bout de carton sec. Les Bidochon se font plus indiscrets et madame, vautrée sur sa banquette claque quasiment des doigts pour avoir du service. Finalement le commandant ne se présente pas, et nous nous hâtons de quitter ces agapes avant le dessert.

Vite, un bol d'air pur sur le pont supérieur ! 
Le paysage déroule ses charmes au rythme lent et contemplatif de notre paquebot. Le soleil et le vent frais se passent le mot pour nous tendre un piège, mais nous nous sommes déjà faits avoir et la crème solaire vaporise continuellement nos épidermes. D'autres n'auront pas le même réflexe et s'en mordront les doigts amèrement.

Le bateau longe la côte du fleuve Valdivia en direction de l'océan et se dirige vers notre première escale, le village de Corral.
L'embouchure du fleuve est sérieusement défendue des invasions maritimes par un système très efficace de forts armés jusqu'au dernier créneau. Au moins 17 places-fortes ont été construites par les conquistadors espagnols entre les XVII et XIXe siècle. Les tirs croisés de leur puissante canonnade empêchaient pirates, corsaires ou ennemis héréditaires de venir troubler la quiétude et le commerce des colons hispaniques.

Nous abordons le ponton de Corral au bout de presque deux heures de navigation et allons visiter le fort San Sebastián de la Cruz. Accueillis par une haie d'honneur de jeunes militaires d'opérette, nous franchissons les épais murs en nous acquittant d'une modique somme.

Les ruines sont bien entretenues et on dirait qu'un spectacle de grande envergure se prépare. Les jeunes fantassins défilent au rythme du tambour et se mettent en place sur le terre-plein. Mais, hormis quelques bousculades entre les compagnons d'armes, rien ne se passe. Pourtant, tous les touristes attendent avec calme que quelque chose se produise. Ça commencera sans nous, car nous avons quitté l'enceinte de granit pour nous promener dans les quelques rues du village. 

Des pêcheurs de retour de marée débarquent leur marchandise, des pélicans guettent les entrailles lancées par-dessus bord ; un enfant turbulent se blesse sérieusement à la tête en chutant d'un muret que sa maman lui avait interdit ; une vieille excentrique promène son caniche qui a profité du restant de la teinture violette de sa maîtresse.


Le bateau repart en direction de l'île Marques de Mancera où un autre fort, le Castillo San Pedro de Alcántara nous attend.
Très joli petit archipel perdu au cœur de l'estuaire, l'île est paisible, enfin jusqu'à l'arrivée des bateaux de croisière et de leurs hordes de touristes. Nous avons de la chance en étant les premiers à débarquer et grimpons d'un pas leste vers les fortifications. L’entraînement des derniers jours nous est profitable, et nous avons de longues minutes d'avance sur nos compagnons de croisière.

Là aussi une négligeable obole est demandée pour accéder au site. Murs épais, ruines de chapelle, vieux canons rouillés et inutiles témoignent de l'importance de cette région que les Espagnols défendaient bec et ongle.

Une épave au milieu du fleuve témoigne du dernier tsunami que cette région a subi. D'ailleurs, un peu partout, dans les villages que nous avons visités, des pancartes indiquent le chemin à suivre pour échapper à la grande vague. 

Sur la route du retour vers Valdivia, le bateau passe devant les immenses stocks de copeaux de bois destinés à l'industrie papetière, quelques chalutiers colorés reflètent leurs peintures vives dans les vagues, de très cossues propriétés sont posées comme des maisons témoins sur les berges gazonnées et bien entretenues.


Nous traversons une réserve protégée peuplée d'herbes se berçant au grès de la houle et de paddle qui tomberont comme des mouches au passage de la vague de notre rafiot.

Sur le quai, un couple effectue une danse traditionnelle très entraînante, des vendeurs étalent leur marchandise sur des tapis, quelques hippies bohèmes tressent bracelets et autre ornements en fil et sur le ponton, les lions de mer profitent des derniers rayons de soleil en ronronnant de plaisir. Ce séjour sur l'eau aura été finalement épuisant et un tout petit trop long. Mais c'est l'activité à ne pas manquer à Valdivia.

Encore une fois, ce sera sur les chaises en bois de La Última Frontera que nous finirons la soirée. Cette fois-ci pas question de diplomatie, en faisant sagement la file pour se voir attribuer une place, nous allons faire comme les locaux et entrer choisir une table libre. 

On peut faire confiance à André pour ce genre de situation, il ne tergiverse pas avec les bonnes manières et nous trouve une table plus vite que tous les autres. 

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