Dimanche 22 janvier – Tricahue - Stars d'un soir

Tiens, ce matin pour la première fois depuis notre arrivée, le temps est brumeux et légèrement nuageux. Le vent souffle fort, la température est décente.

En attendant de déménager pour le fameux Chalet aux Étoiles, nous finissons de ranger nos affaires et profitons de la beauté et de la sérénité des lieux. Dimitri me demande si nous ne sommes des critiques pour un guide de voyage à vouloir tester toutes les chambres et à me voir écrire sur mon ordinateur.

Finalement, les occupants qui avaient jusqu’à 13 heures pour quitter leur chalet s’en vont rapidement. De nos hamacs, nous surveillons l’avancement du nettoyage et sommes prêts à venir occuper les lieux.

À 11h30, nous sommes les nouveaux locataires de ce micro chalet dont la particularité est d’avoir une grande vitre au-dessus du lit. La tête dans les étoiles !

Après un rapide repas, nous décidons de remonter faire la même balade qu’hier, la rivière Tricahue et son petit bassin de fraîcheur.

Cette fois-ci, pas de gardienne qui récolte sa dîme, elle doit être à la messe, nous passons comme des filous et attaquons le sentier. Il ne faudra pas plus de 40 minutes de marche sur ce mélange de sable et de cailloux avant d’arriver à notre petit havre de paix.
Il n’y a toujours personne à l’horizon, je me demande si les randonneurs ne sont pas un peu feignants dans le coin.

Tentative d’érection du plus gros barrage de la région, baignade sous le soleil, caillassage  (au petit gravier) de truites, deux gamins de 10 ans…

Retour au chalet vers 17 heures, la piscine sera le prolongement de cette belle journée, puis les hamacs nos meilleurs amis avant d’aller souper.

Christophe nous propose de partager l’agneau qui mijote depuis hier, je l’accompagne avec un gros plat de spaghettis à la sauce tomate.

La nuit est tombée, le ciel s’est peu à peu rempli d’étoiles. 
Le grand dais noir est percé de milliards de trous lumineux. Des satellites passent en clignotant faiblement à travers ce fatras de soleils. L’impression de flotter dans la voie lactée est totale si ce n’était des trois cimes de pins qui pointent le ciel et nous ramènent sur terre.

Une dernière nuit dans ce petit coin de montagne où seuls quelques oiseaux nocturnes, le chuintement des ailes des chauves-souris et le vent dans les branches des arbres se font entendre.

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Samedi 21 janvier – Tricahue – Rio Tricahue, petite balade et baignade

Courte nuit, qui l’a été encore plus pour Christophe qui partageait le dortoir avec les motards. Il a été obligé de leur demander d’arrêter d’allumer la lumière à chaque fois qu’ils rentraient dans la chambre jusqu’à deux heures du matin. Heureusement, toute la bande part tôt, et le calme revient aussitôt.

Par contre, nous devons changer de chambre pour nous installer dans un dortoir de quatre. Mais on nous informe que nous ne serons que deux à occuper cette chambre qui se révélera plus confortable et plus spacieuse que la précédente où toutes nos affaires traînaient par terre faut de rangement ou au moins d’une étagère.
Après manger, nous partons faire une courte randonnée le long du Rio Tricahue, avec à la clé, une piscine naturelle.
Dimitri nous griffonne un plan du chemin et nous informe qu’il faut environ 1 heure et demie de marche à partir de l’entrée du parc.

Nous nous acquittons des 2 000 $ de frais, sans facture, et attaquons le sentier. Soit Dimitri nous sous-estime, soit nous marchons un peu plus vite que la moyenne autorisée, car en à peine une heure depuis le refuge, nous arrivons à ladite piscine.

Charmant endroit, où l’on trouve de l’ombre à l’abri d’immenses rochers, la piscine permet même la baignade. Pourtant, au début de la balade, en traversant le rio Tricahue, immense lit de rivière à sec uniquement rempli de grosses roches roulés du haut de la montagne par de crues déchaînées, rien ne laisse penser qu’on puisse y trouver la moindre goutte d’eau.

Non seulement, on en trouve, mais s’y tremper pendant de longues minutes en écoutant l’onde cristalline sourdre à travers les rochers est un pur plaisir. La vue sur les deux volcans acérés tout au fond du tableau achève de donner à ce coin un air idyllique. Il manque juste un faon s’abreuvant au miroir cristallin pour une dernière touche de magie.
Quelques truites viennent tourner autour de mes jambes, le vent fort, soufflant de la vallée rafraîchit tout corps plongé dans un liquide et remontant mouillé.


Nous passerons deux longues et calmes heures dans ce petit vallon avant de reprendre nos bâtons de pèlerin et nos chaussures poussiéreuses.
Quelques ampoules au fond des chaussettes ralentissent notre descente, mais le paysage grandiose et le vent fort, nous font, presque, oublier ces désagréments.

D'immenses eucalyptus aux troncs pelés, dégagent leurs essences camphrées que la chaleur exacerbe et mélange aux parfums des résineux. 

Encore une fois, les eaux limpides de la petite piscine du refuge trouveront grâce à nos corps où quelques coups de soleil bizarres prennent place à chaque jour.


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Vendredi 20 janvier – Parc Tricahue – Rio Claro

Alors comme ça, il paraît que la première puissance mondiale a un nouveau président-clown… À peine, deux jours sans internet que déjà, on se fout de tout ça.

Ce matin, Christophe le pêcheur nous propose de nous emmener le long du Rio Claro, un affluent de la Maule.
Une belle balade qui ne grimpe pas trop et qui longe une rivière où, a priori, on peut se baigner.
Passant par le Pont des Vents qui mérite largement son nom, nous attaquons de très longs chemins de gravier et de sable.

La marche d’approche est longue et poussiéreuse. Il fait chaud depuis 9 heures ce matin et ce n’est pas prêt de se calmer. En tout cas pas aujourd’hui.

Maya, la chienne du refuge suit son nouveau copain et va nous accompagner. 
Infatigable quadrupède qui court dans tous les sens. Sautant sur un lézard véloce, flairant la piste d’un lapin, marchant dans nos jambes et tirant la langue comme un long ruban rose.
Quelques kilomètres sous le soleil avant d’atteindre les premières ombres d’une forêt clairsemée.
Un prunier est rempli de fruits jaunes et sucrés. Nous faisons une halte pour dérober quelques fruits à ses branches généreuses, mais les taons n’attendaient que notre passage pour venir nous attaquer.

La marche continue, nous attaquons quelques montées abruptes mais brèves avant de porter à nouveau toute notre attention sur le sentier inégal.
Le croassement de dizaines de tricahue, nous oblige à une halte. De l’autre côté de la rivière, une paroi d’argile est trouée de plusieurs dizaines de nids.

En marchant, nous ne pouvons pas profiter du paysage à notre guise, s’il ne fallait lever les yeux du chemin une seule seconde, le caillou traître en profiterait sûrement pour se glisser sous la semelle de nos chaussures. Se faire une entorse quelque part sur ce chemin désert serait l’idée la moins brillante de la journée.

Finalement, nous arrivons à une petite source où nous pouvons nous rafraîchir le visage et la tête, mais surtout boire. Tous les petits ruisseaux descendant des montagnes sont potables, et nous ne nous faisons pas prier pour étancher une soif exacerbée par le glougloutement de cette eau froide et limpide. Malgré les quatre litres d’eau dans nos sacs, un approvisionnement direct au producteur est appréciable.

Christophe nous montre le chemin qui monte fort de l’autre côté de la rive. Ça grimpe sec et ça fait déjà trois heures que nous marchons. Nous décidons d’aller voir la petite cascade tout en haut de la falaise et de rebrousser chemin en faisant une halte sur les rives du rio Claro.
Notre pêcheur poursuit son chemin et sa quête du meilleur endroit pour remplir sa besace.

La grimpette ne se fait pas sans difficulté, la pente est raide et aucune roche ne tient sur une autre. Tout cet amas de cailloux est simplement maintenu par un peu de gravier et de sable, il faut redoubler de prudence.
Finalement, ahanant après cet effort intense, nous constatons que ladite cascade n’est rien de plus qu’un filet d’eau remplissant une toute petite vasque où l’on aurait de la peine à tremper un pied.

Si la montée était compliquée, la descente l’est encore plus, les pierres roulent et s’écrasent dans le ru. Inutile de vouloir s’y pencher pour y boire, c’est devenu un gargouillis brunâtre charriant de petites algues et beaucoup de terre.

Sur le chemin du retour, nous retrouvons cet accès facile à la rivière et décidons d’y faire notre petit pique-nique et surtout d’y plonger nos corps frôlant l'hyperthermie.
L’eau est pour le moins vivifiante, mais c’est surtout le courant impétueux qui pose problème. Je trouve quand même un petit abri entre des rochers pour m’y imbiber jusqu’à la taille.

Le prunier fera les frais de notre passage et, à l’aide d’une longue branche, nous secouerons un peu les fruits récalcitrants qui trouveront une place de choix dans notre menu du soir.

La toute petite épicerie qui était fermée à l’aller est occupée par une charmante dame qui nous fournira boissons fraîches, et même des glaces à l’eau ! 
Peut-être que nos cris de surprise et de joie en voyant s’ouvrir le congélateur rempli jusqu’aux joints la surprenne, mais elle est très heureuse de prendre le rôle de la Mère Noël devant deux enfants au bout du rouleau.

Finalement, c’est au bout de sept longues heures de marche, la plupart du temps sous un soleil implacable, que nous arrivons au refuge. Les derniers kilomètres ont été très difficiles, et Dimitri nous apprendra que le mercure est monté à 40º à l’ombre. Le vent qui soufflait était effectivement brûlant et très sec, mais maintenant, c’est l’heure de se tremper dans l’eau fraîche de la petite piscine.

Christophe arrivera un peu plus d’une heure après nous après s’être perdu et sans même avoir eu le temps de monter sa canne.

Cette soirée que nous avions entamée avec calme et sérénité sera gâchée par l’arrivée de quatre filles et deux motards qui ont décidé de faire la fiesta jusqu’à deux heures et demi du matin.

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Jeudi 19 janvier – Parc Tricahue – El Tata

Les tricahue sont de superbes perroquets au chant si peu mélodieux. En voie d’extinction à cause du trafic d’animaux exotiques, la création de ce parc privé a été une aubaine pour ces volatiles qui s’y sont multiplié. On en voit facilement, même s’il est plus facile d’entendre leurs cris rauques et éraillés.

La nuit a été totale. Aucun bruit si ce n’est le murmure dans la cime des pins, et aucune lumière. C’est pour ça que lorsque je daigne jeter un œil à ma montre, elle me surprend en indiquant 9h12 !
Il est grand temps de commencer cette journée, même s’il n’y a rien de plus urgent à faire que de regarder les nuages passer. Ah non, même pas. Aucun nuage dans ce ciel au bleu profond.

Après un rapide déjeuner, nous chaussons enfin nos souliers de marche pour aller explorer les sentiers du coin. La balade surnommée El Tata est une petite facile qui en plus doit nous mener à une petite rivière.

L’une des deux entrées du parc se situe à environ 1 kilomètre de notre refuge, et juste en face une – toute – petite cabane tient lieu d’épicerie de secours. Encloîtrés, deux lamas avec des tronches pas possibles nous accueillent dès le début du chemin
L’accès au parc coûte 2 000 $, mais comme aucune facture n’est émise par la tenancière de la drôlement nommée Reception, j’imagine que c’est un peu dans sa poche qu’iront les pesos.

Nous évitons largement la trajectoire de l’énorme papa dinde qui ouvre grand ses plumes et fait vibrer son croupion pour nous avertir que si nous approchons un peu plus de ses poussins et de sa dulcinée, il va lancer ses griffes, son gros bec et son bout de peau qui pend en dessous sur nous. 

N’empêche, comme aurait dit ma mamama, ça ferait un beau chapeau. Méfie-toi le dinde, sinon j’appelle l’esprit de grand-maman Marx et elle va te faire regretter de faire le malin.

Le sentier gravit rapidement, un peu trop à notre goût, la pente de la montagne. Il fait un cagnard du démon, et le vent qui soufflait hier n’est pas au rendez-vous.
Nous arrivons à un point de vue, mais comme aucun arbre n’a été taillé, nous ne voyons absolument rien.
Ayant pris note des recommandations de Christophe, je dispose une grosse branche sur le croisement du sentier à ne surtout pas rater en descendant, sinon, c’est parti pour un autre tour de boucle.

Le chemin prend enfin des allures de promenade de sous-bois, il y fait moins chaud, les cailloux qui roulent sournoisement sous la semelle ont fait place à un lit de compost de feuilles doux sous les pieds.

Enfin, après une bonne heure de marche, nous arrivons au fameux El Tata. L'immense arbre était une jeune pousse lorsque Christophe Colomb pose son pied en Amérique en 1492 ouvrant la porte aux conquistadors et autres fléaux occidentaux. 
Le monde peut bien aller mal, il y aura toujours des El Tata pour s’en moquer et poursuivre une existence séculaire.

Mais l’important en ce moment, c’est qu’à quelques mètres du Majestueux, une rivière coule. Une rivière que nous allons remonter sur quelques centaines de mètres et que nous investirons pendant plus de deux heures. Barrages comme dans ma prime enfance, baignade très fraîche et revigorante, petit snack improvisé sur un rocher au soleil. Il n’y a pas âme qui vive dans ce coin et nous n’avons vu personne depuis notre arrivée sur le sentier. D’ailleurs, nous retrouverons nos traces de semelles dans la poussière du chemin à la fin de notre boucle, preuve de l’immense calme qui règne ici.

Juste avant de quitter le parc, nous allons réveiller la dame de l’épicerie, qui, courbée par les ans, nous vendra quelques tomates de la voisine et un généreux oignon tout juste arraché au jardin.

La dernière épreuve sera le dernier kilomètre sur la route poussiéreuse écrasée de soleil.
La piscine fraîche du refuge est notre récompense. 

Le vent s’est levé, mais il ne fait que souffler un air chaud et sec. Notre pêcheur est revenu bredouille, faute au lâchers limoneux du barrage en amont, mais il a pris soin d’acheter les quatre dernières cuisses de poulet à l’épicière, dont il nous fera partager son barbecue. 

Ça m’inquiète un peu quand même ce barbecue avec tous ces arbres autour qui n’attendent qu’une étincelle pour partir en flamme… Sinon, c’est pâtes !

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Mercredi 18 janvier – Refuge du Tricahue

Le petit-déjeuner, inclus avec notre chambre est rapidement avalé. Christian, le directeur de notre hôtel adore Frank Sinatra, et nous fait écouter des chansons sur son ordinateur pendant que ma carte de crédit fait disjoncter son système de paiement. Je payerais en liquide, et le bonhomme est trop sympathique pour que je discute le prix de la chambre, puisque nous n'avons pas eu accès à la piscine. Ah mon bon cœur...

Nous attrapons un collectivo sur le bord de la route et arrivons rapidement au terminal des bus. J’ai même le temps d’aller faire quelques emplettes au supermarché en face, avant de monter dans le bus de 11h30.

À 11h30, il n’y a pas de bus, pas plus qu’à midi comme c’était prévu. Je vais tirer les gros doigts du nez de l’employé de la compagnie et lui demande à quelle heure part le foutu bus pour Armerillo. Ah ben à 13h30, comme d’habitude mon cher monsieur, me répond une voix disproportionnée vue la taille du ballonné. 
Calvaire, on a plus de deux heures à attendre dans la fumée des pots d’échappement et des microparticules qui vont finir par nous donner la maladie.

Heureusement, l’animation continuelle d’une gare de bus est un spectacle dont on ne lasse pas. Ça va, ça vient, monte et descend des bus de luxe, une petite bagarre éclate au loin.

Le vendeur de charqui (viande de cheval séchée) qui tient kiosque à côté de nous, court d’une arrivée à l’autre. Des guitaristes montent pour pousser la chansonnette, des clowns donnent des représentations éclaires et font rire petits et grands. Des dames, au cou décoré d’un crucifix déposent des images saintes sur chaque passager en espérant vendre les faveurs de leur Dieu protecteur.

Mais, enfin, l’heure est venue de nous mettre en place. J'ai juste le temps de chercher deux completos, énormes pains à hot-dogs, rempli d'une saucisse, et recouvert de salade de tomate, de choucroute, guacamole et de beaucoup trop de mayo, que notre autobus arrive à quai.

C’est parti pour un peu plus de 1h45 de route de campagne en direction des montagnes.
Par contre, c’est la dernière fois que j’achète ce genre de nourriture dont la plupart des Chiliens raffolent. D’une part, c’est pas mal compliqué à manger dans un bus où il est interdit de manger, et puis ce n’est pas bon. Mais vraiment pas bon. Toute cette mayo qui dégouline le long de la barbe, pendant que le guacamole tente par tous les moyens de s'échapper entre les doigts, c'est un peu dégoûtant. 


Refugio del Tricahue... Je ne sais pas trop pourquoi j’ai choisi ce refuge comme prochaine destination. Je voulais aller faire un tour dans un parc national, me retrouver en pleine nature et décrocher des ondes Internet et de la course perpétuelle vers je ne sais où. 
Et puis, un commentaire, deux photos, m’ont convaincu d’envoyer un courriel à Dimitri, le proprio belge. Le prix de la chambre et l’absence de restos, feront du bien au budget qui commençait à s’affoler.

Après quelques kilomètres sur une route de graviers, nous sommes les derniers à descendre, pile en face du refuge. 
Dimitri nous accueille dans son domaine. Quelques cabanes perdues au fond d’un bois, bercé par un vent qui peine à rafraîchir l’atmosphère. Notre petite chambre est rustique et rudimentaire, n’oublions pas que nous sommes dans un refuge.

Nous avons bien fait de faire les courses avant de venir, car il n’y a vraiment rien autour. Perdus au bout du monde… Des airs de cabane en rondins au Colorado, ça sent la résine de pin et la chaleur des broussailles. J’espère que nous ne transporterons pas notre pyrofolie jusqu’ici, il serait compliqué de s’échapper d’un tel endroit.

Le dépaysement est déroutant. Ça ressemble à un paysage forestier de chez nous, sans les milliards de bestioles volantes et piquantes, et il fait une chaleur caniculaire en plein mois de janvier. Avec l'Asie, nous ne nous posions jamais la question de savoir où on était. Enfin, en tout cas, on voyait bien qu'on n'était pas chez nous, ni à rien de ressemblant. Mais ici, c’est assez déstabilisant.

Christophe, un Français en séjour depuis une semaine part avec sa canne à pêche. Nous profiterons rapidement de la très agréable petite piscine à l’eau de source et honorerons de notre présence les deux hamacs si parfaitement disposés sous de vénérables pins se berçant au vent.

Le pêcheur revient avec trois belles truites. Il a relâché les 25 autres qui lui paraissaient trop petites. Une rivière très poissonneuse passe juste sous la route, un bonheur de pêcheur. 

Il nous fera profiter d’une de ses prises qui agrémentera notre menu à base de pâtes sauce tomate.


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Mardi 17 janvier – De Santa Cruz à Talca

Dernier petit gros-déjeuner dans une maison désertée par ses occupants. 
C’est étonnant de se retrouver, tout seul, chez des gens que l’on ne connaît pas. Certainement encore plus étrange pour eux d’accueillir des voyageurs du bout du monde sans savoir qui ils sont. Mais j’ai l’impression que les Chiliens sont tout simplement comme ça. Généreux et curieux, en plus d’être très patients lorsque vient le temps de communiquer.

Nous hélons un collectivo pour nous rendre au terminal, trouvons tout de suite le petit bus pour Curico où nous devrons changer de véhicule. La route de campagne se déroule sereinement au milieu de vignobles et de collines arides. Ici, à part les tarés des Micros de Valpo, personne n’est à la bourre. On roule tranquillement pour laisser le temps aux passagers d’apprécier le paysage.
En un peu moins de deux heures et 1 500 $/p, nous arrivons à Curico, où le bus suivant nous attend déjà.
Nos sacs sont en soute, pas le temps de faire le moindre magasinage que déjà, nous voilà sur la route.

Embarqués sur la Panaméricaine, cette fameuse route, ou plutôt ensemble de routes, qui relie le nord de l’Alaska à la ville d’Ushuaia, nous atteignons très rapidement notre destination finale du jour, Talca.

Je profite de notre présence au terminal des bus pour acheter nos billets pour la suite du voyage, qui nous mènera à Villarrica. Comme nous n’aurons aucun accès à internet pendant 4 ou 5 jours, je préfère réserver tout de suite d’autant qu’il n’y a que deux départs par jour et qu’il y en a pour 7 heures de route.

Nous arrêtons un taxi qui passera tout le trajet à me parler de tout ce qui fait sa vie, mais hormis quelques , et haussement de sourcils, je n’aurais pas plus de conversation que ça.
Ce qui fait bien rire André qui me demande si de temps en temps, je ne devrais pas dire No. Aucune idée…

La chambre n’est pas tout à fait prête ce qui n’est pas grave, par contre la piscine est une mare glauque où même le plus courageux des alligators ou la plus folle des grenouilles ne voudrait y tremper son œil visqueux.
Nous qui nous faisions une joie de farnienter au bord de cette petite oasis de fraîcheur plus que bienvenue en cette torride journée d’été.
Au lieu de ça, nous irons marcher en ville en faisant quelques pauses rafraîchissantes dans des supermarchés ou des grands magasins péniblement climatisés.

La journée se terminera avec le plein de nourriture pour 5 jours, car notre prochaine étape nous isolera de tout approvisionnement. Quelques paquets de pâtes, des Ramen, trois ou quatre sachets de sauce tomate, du thon en conserve, du pain mou et de la confiture en sac, des biscuits au citron, de la pâte de coings et des bretzels au cas où on tombe quand même sur une bière fraîche.

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Lundi 16 janvier – Santa Cruz - Oui, je sais, j’ai un demi-siècle…

Tout le monde est déjà parti bosser lorsque nous descendons honorer la table du petit-déjeuner. Encore une fois, c’est l’abondance et il serait malvenu de laisser des restes. Au moins ça nous tient au corps pour une partie de la journée.

En traînant correctement, j’arrive à l’heure que je m’était fixé pour monter dans un taxi et nous emmener à la surprise faite à moi-même.

En arrivant devant le sigle des Relais&Châteaux du Clos Apalta, André manque de souffle et me regarde en se demandant s’il ne rêve pas.

J’ai réservé une visite à 12h30 et à 13h45, nous passerons à table, on n'a pas tous les jours l’occasion de fêter son anniversaire.

La visite est rudement bien menée par Rafaël, qui nous explique tout le fonctionnement et la philosophie de ce fameux Clos Apalta qui appartient au puissant groupe Lapostolle, le papa du Grand Marnier.
Les cultures sont totalement biologiques, le raisin pousse de façon naturelle. On lâche des bestiaux, oies, canards ou moutons entre les rangs pour manger les mauvaises herbes et, par réaction, engraisser le sol.
Toute la vendange se fait à la main, les grains destinés au clos Apalta sont ensuite tous triés par 60 à 80 dames très concentrées, puis la récolte à nouveau vérifiée par un inspecteur des grains de raisin.

À partir de ce moment-là, le processus de vinification commence. C’est simple, mais trop long à expliquer, il faut venir sur place.
Pour résumer, tout le raisin part du sommet de la bâtisse, et par simple gravité, se retrouve dans les tréfonds des fondations pour y passer quelques mois au frais dans des barils en bois.

L’ensemble est directement posé dans le roc de la montagne. Des centaines de tonnes de granit ont été excavées et transformées en dalle qui recouvre le sol. C’est la raison pour laquelle ce domaine n’a subi quasi aucun dommage lors du tremblement de terre de 2010. D’une échelle de 8,6, il a causé de nombreux morts et la perte de centaines de milliers de bouteilles chez les viticulteurs de la région.
Chez Apalta, ce sont les 6 bouteilles en démonstration dans la boutique qui sont tombées.

Enfin, nous accédons au Graal, la salle de dégustation. C’est aussi la dernière étape de vieillissement du vin en tonneau et surtout, la réserve personnelle du grand patron. Sous la salle, tel un sous-marin du Paradis, des milliers de carafes sont entreposées sous une épaisse dalle de granit. Nous n’y avons accès qu’avec les yeux…

Sauvignon, Merlot et le très fameux Apalta seront servis en doses généreuses. Comme je ne vois aucun seau pour cracher, je me dois d’avaler ces délicieux jus. Évidemment, les lampées d’Apalta sont plus délectablement dégustées et nous prenons le temps d’en apprécier chaque goutte. La bouteille, au domaine, vaut plus de 160 $ CA… Bizarrement, il est un peu moins cher à la SAQ à 119 piasses, quand même.
Assemblage de plusieurs cépages, dont le très chilien d’adoption Carménère, je lui trouve le prestige et la corpulence d’un bon Bordeaux. Excellente observation, me lance alors Rafaël, le Carménère est justement un cépage d’origine bordelaise.

Tiens le Carménère puisque on en parle. Suite à la destruction d’une majeure partie des vignobles français par le terrible Phylloxera, des porte-greffes sont réintroduits en provenance des Amériques.

Seul le Carménère ne sera pas repris, car trop exigeant en ensoleillement et sensible aux maladies, il restera confortablement installé dans les vallées chaudes et venteuses du centre du Chili. D’ailleurs, c’est l’un des seuls pays au monde a n’avoir jamais eu à combattre l’immonde petite bestiole. C’est peut-être pour ça que les contrôles douaniers sont aussi sévères.

Allez, il est temps de laisser notre aimable guide et de se diriger vers la terrasse où j’ai pris soin de réserver une table.

Le repas quatre services est accordé avec les vins de la maison, la vue sur l’immense vallée est à couper le souffle et la piscine, qui ne nous est hélas pas accessible nous fait de l’œil de son regard céruléen.
La nourriture et le service sont à la hauteur de la réputation de la maison. 

Un couple d’Américains profite comme nous de ce bonheur. Un couple de très riches Franco-italiens ne se doute même pas du privilège que leur octroie leur statut social.

Ce délicieux repas se déroule sous l'ombre de la terrasse de la grande maison. Tout ici est calme et volupté, à nos pieds, les vignes subissent l'écrasante chaleur en laissant tranquillement mûrir leurs raisins. N'eut été les 1 200 $US pour une nuit, nous serions bien resté ici un peu plus longtemps, mais la réalité n'est jamais trop loin.

Notre taxi est venu nous chercher. S’ensuit une longue sieste, remplie de nymphes piétinant les grappes juteuses, dans une chambre où la température frôle le coma.

La soirée sera courte et frugale, il est déjà temps de penser à refaire nos sacs et à préparer la suite du voyage. À l'horizon l'immense panache de fumée continue d'envahir le ciel bleu. Quelques cendres volettent au hasard des courants d'air, il ne semble y avoir aucun moyen de stopper cette incendie. 

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Dimanche 15 janvier – Santa Cruz – Lolol et Viña Santa Cruz

Le matelas a beau essayer de nous garder avec lui, nous nous réveillons au chant des oiseaux mouches et des feuilles qui bruissent.

Le petit-déjeuner servi par notre hôtesse est gargantuesque ! La journée devrait commencer par une sieste.
Mais nous partons rapidement au terminal des bus pour aller visiter un village, paraît-il incontournable d’après notre cher guide LP. Et puis son nom fait rire, alors pourquoi pas.

Le petit bus local partira à l’heure. À son heure à lui, puisqu’il n’y a pas vraiment d’horaire affiché et qu’on est dimanche.

En en peu moins d’une heure, nous arrivons à Lolol. Heureusement que je vérifie mon GPS de temps en temps sinon nous aurions fini dans un bled totalement perdu, le ticket man ayant oublié notre destination.

Une rue, deux rues, une jolie petite place, quelques arcades, et le tour du village est bouclé. Incontournable…
Maintenant, il faut réussir à quitter le bled endormi, et ça, ça ne va pas être facile.
Nous nous abritons du soleil sous le providentiel abri de bus et je décide de commencer à faire du stop. Ça doit faire 30 ans que je n’avais pas tendu le pouce sur le bord d’une route. J’étais un fervent adepte de ce moyen de transport lors de ma prime jeunesse scolaire perdue au fond d’une vallée alsacienne. Il y avait un tel trafic, que je pouvais choisir mon véhicule, grosse berline allemande de préférence. Mais c’était presque toujours le couple baba-cool en camionnette Citroën avec des rideaux aux fenêtres qui me ramassait. Hasard des horaires. L’an d’après j’avais compris qu’en traînant mon casque de mob, les motards me feraient l’honneur de leur selle. Heureuse insouciance de l’âge.

Je laisse stylo et affiche arrachée au mur à André pour qu’il me concocte une pancarte VINA SANTA CRUZ. Mais le temps de griffonner artistiquement VINA S, une voiture s’arrête et nous emporte jusqu’à destination.
La conversation tournera court, mon vocabulaire hispanophone est encore pas mal pauvre.

Nous arrivons devant la monumentale porte d’entrée du domaine Viña Santa Cruz et crapahutons sur l’immense allée sablonneuse en direction de l'imposante bâtisse. Le soleil, implacable écrase tout ce qui passe à sa portée. Sont mieux d’avoir du vin au frais là-haut !

Hélas, la jeune demoiselle nous apprend qu’il eut été préférable de réserver la visite puisque le seul guide anglophone est déjà parti. Nous eûmes pu choisir le circuit en espagnol, mais il est commencé depuis 15 minutes.

Nous payons donc 10 000 $/p pour accéder aux visites libres, c’est-à-dire, monter dans les petites télécabines pour profiter d’un superbe panorama et de quelques constructions symbolisant les cultures majeures du Chili. Même si pour l’une d’elles, je suis personnellement un peu dubitatif.

Au sortir de la petite cabine brinquebalante au sommet du Cerro Chaman, nous découvrons une première bâtisse abritant quelques artefacts de la vie des Indiens Mapuche.
Nous passons ensuite sous la Porte du Soleil qui indique les équinoxes et les solstices, puis entrons dans la cabane des Chamans. Quelques pièces de magie et de rituels sont exposées sous des vitrines. 

Dans un enclos, ce sont deux lamas qui nous regardent de leur air si supérieur qu’ils mériteraient des claques, mais on sait comment ça va se terminer. Quand lama pas content…

Nous descendons enfin vers la hutte traditionnelle des Rapa Nui, habitants de l’île qu'ils avaient baptisé Te Pito o Te Henua (le nombril du monde), plus connue sous le nom de l’Île de Pâques.
Si cette petite île, territoire habité le plus éloigné de quoi que ce soit sur la planète appartient au Chili, les habitants eux-mêmes ont longtemps demandé leur rattachement à leurs frères polynésiens, notamment de l’archipel de la Polynésie française, avec qui ils partagent la langue et la culture. Loin de moi l’idée de polémiquer à ce sujet, je suis en vacances. 

Un Moaï en pierre, fabriqué et ramené de l’île, domine la longue hutte et le bâtiment abritant des sculptures en bois, des cartes anciennes et divers objets du quotidien.
J’avais passé une superbe semaine il y a fort fort longtemps (en 1995), sur cette île dont tous les secrets ont été depuis longtemps dévoilés, et ces quelques objets me ramènent à un séjour des plus agréable.

Il fait excessivement chaud et le vent n’est plus des nôtres, la fraîcheur de la maison mapuche, sera un îlot de bien-être, le temps de retrouver un rythme cardiaque normal.. André est encore affecté par je ne sais quel mal pernicieux et a juste le temps de se traîner aux toilettes pour y accomplir son œuvre.

Je fais rapidement le tour des deux observatoires desquels on peut observer la galaxie, mais qui pour l'instant sont fermés. 

Au loin, un immense panache de fumée envahi le ciel bleu intense. Le vent et la sécheresse sont deux facteurs qui risquent de donner bien du boulot aux pompiers. La géographie des lieux, leur donner du fil à retordre.


Nous n'attendrons pas que la nuit tombe pour observer les étoiles, et nous dirigerons rapidement vers les télécabines.

L’employé est heureux de notre départ, parce que c’est l’heure du lunch et il n’attendait que nous pour descendre.

Nous prenons place dans le petit restaurant, seule façon de déguster les vins produits ici. Les plats sont très corrects, et une assiette de salade au poulet grillé réaligne les chakras malmenés par les empanadas frits et les portions surdimensionnées.

Maintenant, il faut réussir à s’extraire de ce trou. La demoiselle de l’accueil me propose d’appeler un taxi collectif qui fait la liaison entre Lolol et Santa Cruz. Hélas, il n’y a qu’une seule place dans la prochaine voiture. La suite passera, on ne sait trop quand, on se rappelle que c’est dimanche.

Nous quittons donc la résidence à pied en descendant les grands escaliers, un dernier coup d’œil sur l’immense propriété et nous voilà au bord de route. Je chauffe mon poignet et mon pouce, prêt à arrêter la première voiture et à tenter de comprendre de quoi va me parler le chauffeur.
À peine, le bras tendu au-dessus du bitume brûlant, nous voyons apparaître à l’horizon, tel un mirage, le petit autobus bleu qui se fera un plaisir de nous ramasser pour la fraction de la somme d’un taxi. La chance et le hasard sont deux alliés incontournables en voyage. Sinon il y a le whisky dans nos flasques…

Toute la famille de Gwendoline est rassemblée pour le repas dominical. La gentille maman a préparé des humitas pour tout le monde et elle me fait comprendre qu’avec le travail que ça demande, ils ont intérêt à apprécier son repas.

Juste après le terminal des bus, un ensemble de petits restaurants proposent de la cuisine chilienne, argentine ou péruvienne. Il se trouve qu’en ce dimanche soir, seul le sympa Altapura est ouvert.
Pour le plus grand malheur de l'épouse du chef-propriétaire qui ne s’attendait pas à finir son week-end à bosser comme une folle, aidée son fiston et de leur femme de ménage à la tambouille et à la plonge.

La pauvre semble dépasser par les événements et souffle toute l’exaspération de son corps. La table d’Allemands et celle d’Américains ne font rien pour l’aider. Elle ne parle pas anglais et eux trouvent ça drôle.

Nous avons la chance d’être servis les premiers, le patron est super affable et explique à tout le monde de rester patient, parce que dans sa cuisine, rien n’est fait d’avance. Même les oignons ont encore leur peau. Et puis, en ce dimanche soir, tout son personnel est en repos, hormis son second de cuisine, il a donc réquisitionné sa dame et tout ce qui traînait dans la maison.

Nos assiettes seront dégustées avec grand plaisir, le Pinot noir conseillé par le chef rafraîchissant à souhait et pour terminer, sa femme/serveuse me laissera un pourboire de 16 $ ! Probablement que ça ne lui tentait pas de fouiller dans la caisse et surtout elle nous remercie d’avoir été si gentils et patients. Je lui souhaite beaucoup de courage pour terminer son domingo loco. Elle est sur le point de me faire un câlin et de pleurer sur mon épaule, mais nous partons avant toutes ces effusions de sentiments. La pauvre…
Ce soir, ça va barder avec le boss, il m’est avis que c’est son dernier chiffre à la madame.

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