Vendredi 27 janvier – Volcan Villarrica - Plus haut, plus haut

Peut-être la seule nuit où nous aurions vraiment eu besoin de nous reposer et ce fût la pire.
La petite chambre sans fenêtre est une étuve. Il y fait une chaleur épouvantable, impossible de fermer l'œil plus de quelques minutes sans se réveiller en suffoquant à l'idée d'une possible réincarnation en dumpling dans un panier en bambou.
Et pourtant, à 5 heures du matin, il faut se lever et être en forme. Inutile de consulter l'alarme de mon téléphone, j'ai hâte de m'extirper de cette fournaise.

Après un rapide et consistant petit-déjeuner, nous marchons dans cette fin de nuit tranquille vers le centre de la petite ville. Nous sommes les premiers arrivés, attendons le reste du groupe et surtout l'ouverture des portes de chez Aguaventura.

Nous prenons chacun possession du sac et des affaires essayées la veille et nous équipons. Enfilons nos chaussures de marches recouvertes de guêtres, dans le sac il y a divers équipements que nous utiliserons au courant de la journée. Mais c'est un peu le bordel là-dedans et il faut que je réussisse à caser trois kilos de barres énergétiques, ma gourdasse de deux litres, une bouteille de Gatorade, mon appareil photo, ma GoPro, des bananes, un morceau de pâte de coings, des biscuits, un gigot et quelques patates.
Finalement, par je ne sais quel hasard, tout rentre dans le sac qu'il va maintenant falloir porter.

Nous embarquons dans un mini-bus avec trois ingénieurs, Henri, un retraité sportif, deux jeunes tourdumondistes, tous Français, quatre anglophones dont deux Australiennes, et deux Canadiens, dont un Québécois et un Alsacien.

Quelque 45 minutes de route dans le silence des lèves-tôt, et nous arrivons au pied de l'immense cône enneigé que nous nous apprêtons à gravir. Avec pas moins de 200 autres touristes !
Oui, le volcan Villarrica attire tout ce qui marche, court ou sautille, et comme nous l'apprendrons plus tard par nos tourdumondistes, est un incontournable de tout voyage au Chili. Bon, encore une case de cochée. Enfin si on arrive tout en haut et qu'on arrive à en redescendre.

Les guides nous demandent de mettre nos casques et de ne plus les quitter jusqu'au retour. Ils nous fournissent également des piolets en aluminium, d'une légèreté à faire pâlir de jalousie mon ex-chasseur alpin de papa qui devait se taper des sommets bien plus escarpés et moins courus avec un piolet en bois et métal, probablement en plomb tellement l'engin est lourd. Pour l'avoir souvent soupesé, je peux facilement imaginer les efforts prodigieux qu'il a fallu développer pour manier cet instrument de torture. Mon papa, c'est le plus fort !

La toute première montée nous mène au télésiège. Option offerte (pour 10 000$/p), et qui évite de se taper la longue et monotone marche d'approche au milieu de scories. Tout le monde choisit cette option au grand soulagement des guides, qui ne seront pas obligés de séparer le groupe en deux.

Nous avons quatre guides pour 12 personnes. Comme ça, si le groupe devait se scindre pour cause d'abandon ou de blessure, il y aurait toujours les deux guides obligatoires pour terminer l'ascension. Mais s'il devait y avoir un autre problème, tout le monde devrait descendre.

Moi, je l'enterre sous des rochers, pas question de me faire rater mon défi 2017 !

Les grimpeurs s'alignent derrière notre guide. Le couple de jeunes voyageurs, Henri le retraité, moi, André et les autres. Le rythme de marche est parfait. Lent, continu et à petits pas. Qu'importe le temps que ça prendra, l'essentiel est d'arriver au sommet.
Chaque 45 minutes à 1 heure, nous faisons une pause pour boire et manger un petit morceau. Pas plus de 5 minutes, mais qui seront très appréciées.
Dès la première halte, une jeune fille en queue de peloton commencera à ralentir, à moins que ce ne soit son amoureux. Ils finiront par lâcher le groupe, mais arriverons au sommet eux aussi. Une ruine de construction en béton st tout ce qu'il reste de la cabine de télésiège après l'éruption de 2015. Elle ne sera jamais reconstruite, mais fait un abri très efficace contre le vent qui souffle très fort.

La grimpette est abrupte. Le vent extrêmement violent nous force à nous pencher un peu vers lui. La pente est raide, pas question de perdre pied.
Au bout de presque 2 heures, nous arrivons à la partie enneigée. Les guides sondent la neige et estiment qu'il est inutile de chausser les crampons. Il suffira de bien planter les chaussures dans les pas du marcheur précédent, de bien piquer le piolet en amont et de ne pas quitter la piste des yeux.

Les pas se font plus courts, le souffle aussi. Au bout de presque deux heures, nous arrivons à la partie enneigée.
Le sommet n'est plus très loin, nous aimerions des pauses plus rapprochées, mais le guide ne s'arrête plus. 

La toute dernière halte aura lieu à environ 125 mètres du sommet fumant. Nous devons enfiler des vestes et des pantalons qui, tout résistants qu'ils soient, manquent totalement de souplesse. Ce n'est pas un gros problème pour la veste, mais le pantalon sera un vrai calvaire. Impossible de plier les genoux et d'avancer sans effectuer un effort surhumain. 
Les gros morceaux de lave qui ont remplacé la neige sont instables, acérés et roulent sous les pieds. J'ai l'impression de gravir les pentes de la Montagne du Destin.

C'est maintenant que j'aimerais m'arrêter. Je n'ai plus du tout de souffle, mes jambes sont en coton, je tremble d'épuisement. Mais tout le monde doit être dans le même état, pas question de s'arrêter ici. Je jette un œil par-dessus l'épaule de mon prédécesseur, le sommet est juste là, je vois la fumée se jeter dans la vallée sous les assauts de ce vent violent qui nous accompagne depuis le début de la randonnée. 

Enfin, nous y sommes ! Le guide nous félicite et nous indique le chemin à suivre. Inutile de nous demander de porter le masque à gaz qui nous est fourni. La fumée toxique qui jaillit du cratère est suffisamment âcre et irrespirable pour que nous enfilions nous-même très rapidement cet appareil respiratoire salvateur.

Nous nous plaçons à l'aplomb du cratère, ce n'est pas tous les jours que les visiteurs ont l'occasion de se pencher au-dessus de l'infernale fournaise. Nous aurons la chance de voir la lave gicler sur les roches noires. Cœur de la planète en fusion, incandescent ventre de la terre, le magma bouillonne et souffle comme au sortir d'une forge géante. 

Le règlement oblige les guides à n'accorder que 5 minutes autour du cratère. Mais nous avons la chance d'être dans les 3 premiers groupes à arriver au sommet, et comme nous dit Javier, ce sont des minutes chiliennes. Adaptables à volonté… 
Nous resterons donc une bonne quinzaine de minutes à admirer la vue incroyable qui s'offre à nos pieds tout autour de nous, et à rester en pâmoison devant une force de la nature si hypnotisante.

Le prévenant Javier voit André assis bien loin du vertigineux à-pic et va le chercher pour lui faire partager ce moment. Vertige, peur du feu, il aura cependant le courage de mettre un point d'honneur à finaliser cet exploit. 

Nous laissons la place aux autres grimpeurs qui ont aussi droit à leur minute de bonheur, et descendons à l'endroit où nous avons laissé nos sacs. La fatigue a disparu de nos corps, du moins momentanément. Il faut quand même rester très attentif à chaque pas, car les cailloux à peine posés sur la pente ne demandent qu'à rouler sur les cohortes de grimpeurs qui attaquent la montée.

Une pause nous permet de nous restaurer et de prendre quelque repos avant la descente. Derrière moi, deux jeunes Français, dont un en short, malgré les avertissements des guides commencent à bougonner et à tenir tête à leur groupe. 

Ils rétorquent que ce sont leurs vacances, qu'ils iront à leur rythme et que s'ils veulent rester ici une heure, ils resteront une heure !
Le guide leur répond que c'est un groupe entier avec lequel ils doivent s'organiser et qu'ils n'ont pas le droit de parcourir le chemin sans accompagnement. Rien n'y fait, ils tiennent renâclent comme des vieilles mules. 
Les guides parlent entre eux en s'en moquant et en leur donnant de joyeux noms de connards. Tous les Français de notre groupe sont offusqués, mais personne n'a envie d'intervenir dans ce déballage de connerie.

Amis Français, je sais que tes traditions sont précieuses, que le changement est abhorré et que personne au monde ne peux dire quoi faire au peuple élu. Mais par pitié quand tu sors de ton Hexagone, aussi parfait soit-il, fais donc comme si tu étais intelligent, du moins civilisé.

Nous enfilons les dernières pièces de notre costume du jour, une semi-culotte, protection qui va protéger nos arrières trains et des moufles.
Les guides nous expliquent que la descente va se faire en grande partie sur nos fesses et sur une petite pelle en plastique qui va nous servir de luge. Nous avions vu des traces le long de la pente, genre de pistes de bobsleigh, assez abruptes. Hé bien, c'est là-dedans que nous allons dévaler les raideurs du volcan.

Plutôt ça que marcher ! Et ce sera très sympa, même si une toute légère appréhension se manifeste. C'est quand même très raide et je ne vois pas beaucoup de virages. Mais j'imagine que je ne suis pas le premier à me poser le cul dans ce toboggan et les guides font passer les demoiselles en premier. 
Ils nous font enfiler les épaisses moufles et nous indiquent la position à adopter et surtout comment manier le piolet pour freiner.

C'est vraiment cool ! Les glissades s'enchaînent, nous changeons de traces et utilisons la pelle/luge suivant les conseils de nos guides qui nous suivent, soit en courant dans la neige, soit en mini-skis.
Les glissades s'enchaînent, nous changeons de traces et utilisons la pelle/luge suivant les conseils de nos guides qui nous suivent soit en courant dans la neige, soit en mini-skis. Ça file souvent à vive allure et le poids qui était un inconvénient à la montée devient un avantage à la descente. Une vraie comète ! 
Sauf quand je quitte la piste pour me retrouver en pleine pente où la neige est un peu gelée. Je n'ai d'autres choix que de me jeter à plat ventre et me servir de mon piolet et de mes pieds pour me stopper.

Il reste quand même plus d'une heure de marche pour se rendre au mini-bus. Quelques minutes dans une trace très accidentée, et, à partir de l'arrivée du télésiège, c'est un profond tapis de scories qui va amortir nos pas. Nous courons presque droit dans la pente en enfonçant nos chaussures dans l'épais gravier comme si nous descendions une dune de sable. C'est peut-être doux pour les articulations, mais les cuisses deviennent dures comme du béton. Les dernières heures ont éprouvé nos organismes peu habitués à ce traitement de choc.

Le retour dans le mini-bus se fait dans l'allégresse de notre victoire sur nous-même. Les langues se délient, moi qui tutoyais Henri comme si nous nous connaissions depuis des lustres me rend compte que la bonne société se doit de se vouvoyer. En tout cas, entre eux les Français se vouvoient, comme dans les anciens temps.
Tout le monde parle de son voyage, les tourdumondistes sont heureux d'avoir coché une nouvelle case, un couple s'apprête à visiter l'Île de Pâques, Henri va rejoindre sa femme après quelques semaines de randonnées à travers le pays et ainsi va le blabla de voyageurs.

Nous nous délivrons enfin de nos grosses chaussures tout de même très confortables, et acceptons avec plaisir le verre de bière offert par la maison sur la terrasse avec vue sur le volcan.

Un dernier merci et un pourboire à nos super guides et nous rentrons à l'hôtel. 
J'attrape tout de suite notre gentil logeur pour lui demander un ventilateur. Pas question de passer une autre nuit dans cette étuve. 

L'avantage d'avoir à disposition de l'eau froide, très froide, c'est que les gambettes, malmenées par cette journée éprouvante, vont en profiter. Je laisse longuement couler cet apaisant onguent avant de me ranimer et de se lancer dans le chahut de la ville.

Une soirée courte, la nuit a été éprouvante et loin d'être reposante et la journée relativement chargée.

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