Vendredi 12 février - Une journée sur le lac Inle

Il est 7h30 et, comme promis, le monsieur nous attend à l'endroit convenu. 
Son neveu arrive avec le bateau, et dans la cohue du petit matin où la plupart des touristes dorment encore, d'autres reviennent du lac. 
Certains sont allé voir le lever du soleil, d'autres partent pour des excursions. Des occidentaux fortunés, quittent leurs beaux palaces avec vue, sur des bateaux où les moteurs sont cachés dans des boites en bois verni. 
Le monsieur me dit que la moins chère des chambres est à 100$, mais une fois les yeux fermés pour dormir, la nuit est pareille pour tout le monde. 

Des fermiers arrivent de leurs jardins avec des paniers remplis de tomates, les bateaux sont chargés de toutes sortes de légumes et fruits, certains menacent de couler sous la masse de briques, sacs de sable ou de ciment, mobylettes et vélos complètent les chargements. 
D'autres sont remplis à ras-bord de gens qui vont travailler aux champs sur la terre ferme ou vont ouvrir leurs kiosques au marché. 

C'est à notre tour d'embarquer sur le bateau très stable, et de prendre place sur les deux chaises. Une couverture est proposée et rapidement utilisée, car le matin, il fait assez frais sur ce lac à presque 1000 mètres d'altitude. 
Il fera encore plus frais lorsque nous serons sur l'eau, le vent dans les cheveux, le vacarme du moteur dans les tympans. 
C'est une excellente idée de se munir d'un pull, d'un coupe-vent, d'un petit foulard et surtout, de bouchons pour les oreilles ! 
À partir de 10 ou 11 heures, c'est surtout sur la casquette qu'il va falloir compter, car le soleil tape fort, et le vent virtuel du bateau est un piège qui ne pardonne pas. 

Le lac Inle est un lac d'eau douce de 120 km² à une altitude de 884 mètres. La profondeur maximale n'excède jamais 4 mètres, et en saison sèche comme en ce moment, elle est d'environ 2 mètres. 
Magnifique écrin enserré entre les montagnes, ses eaux sont de plus en plus polluées par les nombreux produits chimiques déversés sur les cultures, notamment le riz, l'augmentation du tourisme et le manque d'infrastructures pour limiter les déversements directs des eaux usées, et la prolifération de la jacinthe d'eau. 
La déforestation des collines pour le bois de chauffage, favorise l'apport de terre qui comble petit à petit le lac. 
Depuis plus de vingt ans, beaucoup d'efforts ont été faits pour limiter ces problèmes, et l'éducation des populations est permanente. 

Dans la brume du petit matin, les montgolfières de Fly over Inle frôlent les herbes hautes et les eaux fumeuses du grand lac. 
À la sortie du canal, patientent les sampans où les pêcheurs d'opérette attendent les touristes. Debout à l'arrière de leur petite barque, ils manient la rame d'une jambe, brandissent haut leur panier en bambou mimant des gestes ancestraux. 
Ça fait de la très jolie photo, mais plus personne ne pêche de cette manière en 2016. 

Le photographe en moi est curieux, mais pas assez pour réveiller le voyeur. Le capitaine de notre barque l'a bien compris et ne s'arrête pas, filant droit sur les eaux calmes. D'ailleurs, un tout petit peu plus loin, des vrais pêcheurs manient leur barque, toujours avec leur jambe, mais utilisent évidemment un filet, c'est un peu plus pratique qu'un panier. Et puis j'ai un 300mm...

Hérons perchés sur une jambe, la longue rame godillant habillement pendant que le filet est déroulé autour du sampan. 

Nous nous arrêtons à Heyar Yawrma, pour voir les bijoutiers qui travaillent l'argent. 
Un monsieur est assis devant une petite forge qu'il alimente avec du charbon de bois, maniant un gros soufflet pour attiser les braises. 
Il verse de la limaille d'argent dans un godet pour le faire fondre et va ainsi pouvoir fabriquer ses bijoux. En dehors de ça, ce n'est ni plus, ni moins qu'une boutique de souvenirs comme les autres, mais sur pilotis. 

Par contre, il n'y a aucune pression pour l'achat de quoi que ce soit. Il en sera de même pour le restant de la journée, visite, explications, déballage et argumentaires, mais jamais nous ne nous sentirons obligés d'acheter. Ni même n'aurons nous le sentiment de déplaire à un commerçant ou à notre batelier qui doit certainement percevoir une commission sur les ventes. 

La visite suivante devait se faire au fameux marché de Nampan, mais chaque jour, ce marché est installé dans une autre ville. Aujourd'hui il est monté à l'ombre de la grande pagode Paya Phaung Daw Oo
Ne sachant pas que le marché est là, nous visitons l'intérieur de la pagode. Devant l'entrée principale, une demoiselle demande 500 K par appareil photo, mais en faisant le tour de la pagode, les autres portes sont gratuites. 

Les curiosités de cet édifice, sont les cinq statues de Bouddha, totalement méconnaissables. Depuis longtemps, les fidèles y collent des feuilles d'or transformant les statues antiques en masses informes, ressemblant plus à des Barbabouddhas. 
Et, évidemment, l'accès aux statues est strictement interdit aux femmes...

Sur la place, un enfant court après des pigeons, des dames sourient de notre émerveillement. À côté du temple, nous traversons un pont en direction de hangars à bateaux. Ce sont les abris pour les grandes barges royales Karaweik

Le karaweik est un joli oiseau issu de la mythologie locale, et qui a la particularité de chanter très mélodieusement. Ce qui n'explique en rien pourquoi il est le symbole de barque, toute royale qu'elle soit, ni pourquoi il tient une grosse boule dans le bec. 
Si quelqu'un a la réponse, il suffit de faire un commentaire à la fin de ce message. Merci.

Par curiosité, nous faisons un détour vers les kiosques touristiques et apercevons, caché derrière les bibelots, le fameux marché local. 
Si chaque marché ressemble à l'autre, aucun n'est jamais identique. La lumière flirte à travers les stores noircis de fumée, dans les nuages de poussière. 

   

Des sourires d'enfants malicieux, une grimace, le regard sage d'une vieille dame, multitude de petits boulots dont nous ne comprenons pas toujours les finalités, et il est temps de repartir sur les canaux. 

Nous arrivons au village de Inn Paw Khone, largement annoncé par de grands panneaux, sponsorisé par Telenor, compagnie de téléphonie mobile norvégienne et par Myanmar, la bière locale. Absent de cette présentation, mais omniprésent partout ailleurs, le groupe tunisien Ooredoo, également pourvoyeur de téléphonie. 

Dans les maisons sur pilotis de ce village, on travaille le tissu. 
Mais avant, on nous propose de voir les femmes-girafes. Nous refusons tout net, pas question d'entrer dans ce jeu. 
Impossible d'y échapper pourtant, car quelques femmes sont assises à l'entrée de l'atelier. C'est totalement pathétique de voir ces dames attendre les touristes avec leurs gros appareils photos pour quelques centimes. Nous passons tout droit et évitons de participer à cette triste mascarade.

Dans l'atelier de démonstration, des métiers manuels servent à tisser les fibres dont le village a fait sa spécialité, le lotus. C'est vraiment étonnant de voir comment les femmes extraient les fibres très résistantes des tiges sectionnées. 

Elles tirent sur les extrémités tout en tournant les fibres pour en faire un fil qui sera tissé une fois sec. 
Mélangés à du coton, de la soie ou utilisés purs, les fils de lotus se transforment en foulards d'une douceur incroyable. L'odeur douce de plante qui s'en dégage est surprenante, et les prix sont à la hauteur de leur travail et de l'exceptionnelle qualité des produits. La plus petite écharpe coûte 80 US$, et ça monte à 300$ pour un grand foulard. 

Juste à coté, perchées sur le canal principal les forges rougeoyantes du batteur de fer, éclairent un atelier. Ici on travaille le métal pour en faire des lames, des couteaux, des machettes, hachoirs, couperets plus ou moins longs et faux sabres de samouraïs pour touristes. 
La visite est neutre, rien n'est expliqué et les produits sont exactement les mêmes que dans tous les marchés. 

Nous reprenons la mer et, traversant quelques très belles maisons en bois, nous arrivons à la fabrique des bateaux et des cheroots. 

Une longue barque en bois est en construction, les outils sont les mêmes depuis des générations, rabot et vilebrequin, étoupe en fibre de coco, poussière de bois et laque pour colmater les interstices. Ça sent le bois, la laque chaude et le beau travail. 
À coté, dans la grande salle, plusieurs femmes assises sur des nattes, roulent ces fameuses cigarettes au parfum si doux. Un long filtre en fibre de maïs est inséré dans une feuille de sébestier, qui aurait des propriété antifongique et antiparasitaire. 
Elles y ajoutent ensuite quelques pincées de tabac pur, ou de mélange parfumé à la banane, au tamarin, ou au miel pour leur donner un goût sucré. 
Un tour autour d'un bâton en bois, un peu de colle à base d'amidon de riz, quatre coups de lame pour en fermer le bout, et elles terminent avec un coup de ciseaux pour donner la bonne longueur. Une bonne rouleuse abat 1000 clopes par jour. 
On me fait goûter les produits, c'est très léger et parfumé. Mais ici, il faut acheter la belle boite souvenir avec 15 clopes dedans, et évidemment, c'est plus cher qu'au marché. 
De toute façon, un Cohiba est imbattable. 

Au loin, un gigantesque panache de fumée s'élève dans le ciel brumeux. Je fais signe à notre gondolier, en lui demandant ce que c'est, mais il n'a pas l'air de s'en formaliser. J'ai l'impression que la ville entière est en feu, mais il ne s'agit que d'un autre brûlis allumé par les paysans. 

Il est temps d'aller manger, et pour ce faire, nous prenons la direction de Inn Dein
La remontée du long canal vers ce village est une balade géniale. Nous y voyons la vie sur les berges, des femmes portent quelques dizaines de briques sur leurs têtes, un paysan étale du limon sur sa parcelle de jardins, des enfants sachant à peine marcher se jettent à l'eau pour nager.

Une belle vache blanche est en train de se faire laver par son propriétaire pendant que son fiston dessine de grandes boucles sur le sable avec un long bâton.
Quelques barques sont prêtes à sombrer sous le poids des pelletées de vase que des dizaines d'ouvriers ramènent du fond du canal. Partout, des bateaux de marchandises, de légumes et d'humains, la vie grouille. 

Pour réguler le courant et assurer un minimum de hauteur d'eau tout au long de ce grand cours d'eau, les hommes ont construit des barrages en bambous, laissant juste l'espace pour qu'un bateau puisse passer. Quelques déversements sont assez hauts, et tous sont très étroits. Il faut toute la dextérité d'un bon pilote pour présenter la proue face au courant et faire passer la longue pirogue. 

Miss Nyaung Shwe nous accueillera à sa table au bord de l'eau dans de sympathiques petites paillotes pour le repas. Un restaurant très convoité et assailli par les nombreux touristes qui arrivent au fur et à mesure. 
Après les agapes, nous partons à pied à la découverte des alentours du village. Malheureusement, nous ne trouverons jamais la fameuse pagode et son long passage couvert, mais visons les stupas plantés tout en haut de la colline. L'accès n'est pas du tout identifié, et nous demandons notre chemin aux voisins du petit temple. 
Nous passons à côté d'une décharge fumante, croisons quelques vaches accrochées au flanc de la colline et montons le long du chemin avant d'escalader quelques dizaines de marches. 

L'effort est récompensé par une vue imprenable et un vent assez fort pour sécher rapidement nos t-shirts détrempés. Le long ruban vert des arbres identifie à coup sûr le canal vers le lac que l'on devine à peine au loin. 
Quelques moines psalmodient dans le monastère délabré, deux enfants courent comme des cabris sur les briques branlantes, nous sommes seuls au monde. 

Mais il est temps de retrouver notre chauffeur, et poursuivre la visite au fil de l'eau. Nous prenons grand plaisir à descendre le canal et franchir les petits sauts entre les barrages.
Les gros bouquets de jacinthes d'eau flottent un peu partout au gré des courants et des vents. Je comprends que cette plante puisse être un problème, elle se propage très rapidement, et partout à la fois. Ça ne se mange pas et c'est compliqué à transformer, mais la fleur est belle… 

Nous voguons vers notre dernière destination, le monastère Nga Phe Kyaung, plus connu et vendu comme le monastère des chats sauteurs. Les moines auraient appris aux chats à sauter à travers des cerceaux. 
Bon, moi ça me fait pas spécialement triper de voir un chat sauter, sauf si les cerceaux sont enflammés, alors là, on cause ! D'après mes observations sur le terrain, il n'y a pas plus de moines à cerceaux que de chats qui sautent dedans. 
J'ai vu un seul chat, et il dormait… Un chat, quoi. 

Par contre, le monastère est super classe. Tout en teck et sur pilotis, il impose par sa grandeur et sa dignité. La lumière très tamisée ajoute un peu de magie à l'ensemble. La vue sur les jardins flottants, les montagnes et le lac vaut à elle seule le détour. 

Nous passons à côté des jardins flottants, et effectivement, les plants de tomates vont et viennent sur les vagues créées par les bateaux qui passent à côté. De longues perches en bambou servent à arrimer les parcelles dans la vase du fond du lac. 

Scènes de vie quotidienne sur l'eau. Des enfants se baignent, des pêcheurs lancent leurs filets pendant que d'autres frappent à grands coups de bambou la surface de l'eau. Les poissons, effrayés par le vacarme, se dirigent alors tout droit vers les rets et finiront sur une table du marché à coté d'un canard souriant et d'oreilles de porc. 

L'équilibre de ces gens est incroyable. Perchés sur un tout petit bout de coque d'une toute petite pirogue, ils s'y meuvent comme des retraités californiens le feraient sur un paquebot de luxe. Avec un peu plus de classe. 

Des bateaux lancés à toute vitesse rentrent vers les villages lacustres. Les gens nous sourient, nous font des signes, un enfant lève les bras au ciel et lance un sourire comme seuls les Birmans ont le secret. 

Le retour jusqu'à Nyaung Shwe se fera au rythme du moteur assourdissant et dans les embruns. Le vent s'est levé, il y a des petites vagues, juste assez hautes pour frapper la coque et nous arroser un peu. Pas grave, il y a plein de gens qui se baignent dedans, ça doit être propre… 

À l'approche des bateaux remplis de touristes, les pêcheurs de carte postale s'avancent. N'empêche que je viens de comprendre comment ils procèdent. La nasse en bambou est plantée dans le fond vaseux du lac, et avec une perche terminée par un trident, ils piquent ce qui pourrait avoir été emprisonné entre les mailles du piège. 

Il est presque 16 heures, nous arrivons à quai, payons et remercions notre jeune homme pour sa conduite prudente et sa gentillesse. Nous confirmons au Mononc' qui nous pose la question, que tout s'est bien passé et rentrons à notre chambre. 

Impossible d'éviter le fameux tour touristique lors d'une première balade sur le lac. Nous eûmes pu visiter des villages de façon plus libre, et sortir des sentiers battus, mais une journée de vacarme est suffisante, nous déclinerons l'invitation d'une autre croisière.

Le soir, encore un peu titubant de la journée passée sur le bateau, les oreilles vibrantes du hurlement du moteur, nous allons boire un rhum sour à l'accueillante table du restaurant Ancestors, et y mangerons un délicieux plat, choisi sur une carte qui ne fait pas l'épaisseur de l'Encyclopædia Universalis.




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