Samedi 6 février – Bagan – Des temples et des laques

Internet est toujours inexistant. Si le signal est là, il a du mal à transférer quelque octet que ce soit. 
Il est r'venu les temps des cartes postaaaaaaales, ce monde est resté, dans un autre millénaire...

Après un gros petit-déjeuner, nous allons retrouver notre monture, mais elle est encore sur la charge ou trop loin au fond de la cour pour la sortir. Nous hériterons donc d'une mopette rose bonbon du plus bel effet. 

Momo attrape nos gougounes, nous épingle un papillon en papier sur le t-shirt et nous entraîne vers son petit commerce, où nous ne voulons rien acheter. Elle est un peu insistante, Momo la vendeuse entreprenante, mais nous lui faisons bien comprendre que sa journée ne commencera pas avec nous. 
Le temple Shwe-Zi-Gon, où nous venons de nous stationner est cerné de vendeurs et de petits commerces, tout le monde veut vendre, nous ne voulons rien acheter. La visite de ce grand monastère est relativement rapide, il n'a pas le charme des ruines désertes. 

Maintenant, il faut récupérer nos gougounes sans attirer l'attention de Momo qui doit certainement nous attendre de pied ferme. 
Elles ne sont plus à l'endroit où les avions laissées, la vendeuse, pas folle les a déposées juste devant son boui-boui et nous fait l'article en vantant ses produits qui sont les meilleurs de tout le pays. 
À bien y regarder, ses patentes sont exactement les mêmes que toutes celles qu'on voit partout depuis deux jours, au détail près. Mais où est donc l'usine de fabrication ? 

Nous lui faisons un gros sourire en lui disant que nous avons déjà tout ce qu'il nous faut et elle nous laisse partir avec nos gougounes, et avec sa bénédiction. 

Nous continuons la route le long du fleuve et nous arrêtons au River View, un petit bar perché sur la berge. Les chaises longues en bambou à l'ombre de grands arbres peuplés d'oiseaux piaillards invitent à une grosse sieste. 
Le pichet de limonade maison à la menthe à 1000 K est un pur bonheur. La vue sur le fleuve est majestueuse, en bas, une famille prend son bain. Le bébé hurle lorsque son père le trempe dans l'eau, tu m'étonnes, elle doit pas être terriblement limpide… 

Au milieu d'un petit affluent, un jeune pêcheur répare un piège à poissons. 
Sortie de je ne sais où, une femme transporte une grosse génératrice sur sa tête. Plus loin, c'est un groupe de femmes qui vient de l'horizon pour disparaître ailleurs, la vie s'écoule, tranquille, au rythme du courant quasi-nul entre les bancs de sable de cette saison très sèche. 
Je voudrais bien rester ici, mais il y a encore bien des choses à voir.

La destination réelle de cette balade est le village de Myinkaba (aussi orthographié Myin Ka Par) capitale du laque. 

La laque est une résine récoltée sur Toxicodendron vernicifluum, communément appelé arbre à laque, et qui, bizarrement ne pousse pas du tout dans cette région trop sèche et trop chaude. C'est la région du lac Inle qui fournit la totalité de la laque utilisée à Bagan.

Féminine alors qu'elle est encore résine, le laque devient masculin pour nommer les objets transformés. Le travail est minutieux et très long. 
Nous sommes à mille lieux des objets soi-disant laqués vendus dans les marchés pour quelques pincées de piécettes. 
Il y a, sur les objets de bonne qualité environ 7 couches de laque. Il faut une semaine pour que chaque couche sèche avant de déposer la suivante. Les objets de très grande qualité n'ont pas moins de 14 voire 20 couches de résine et leur prix est en conséquence. 

Un bol commence par la taille d'une tranche de tige de bambou. Ensuite, avec une lame très affûtée, un homme entaille le bout de bambou, et en tire de très fines lamelles en coinçant l'extrémité entre ses orteils.
Lamelles larges et un peu plus épaisses pour des objets solides, comme des assiettes, des plats ou des grandes pièces, ou lamelles très fines et plus courtes pour des bols, tasses et petits objets.

Pour les bols, les lamelles sont tressées, soit entièrement en bambou, soit avec du crin de cheval. Ces derniers sont extrêmement légers et souples, et ne sont jamais utilisés pour contenir quelque chose de chaud, car le contenant n'est pas isolant.

Une fois la pièce tressée, les artisans y déposent une première couche de laque mélangée à de la poudre d'argile pour la rendre plus épaisse et combler les vides. Une fois sec, il faut lisser avec un couteau spécial et apposer une nouvelle couche de laque pure. 
Ainsi de suite jusqu'à obtenir le résultat escompté. 
L'artiste passe enfin une couche de laque mélangée à de la cendre d'os pour la rendre matte et mieux voir le dessin qui va y être gravé. 
Il y a les étapes où l'on passe sur les laques, de la fibre de noix de coco, du bois pétrifié, et d'autres nombreux détails, mais j'ai passé plus de temps à tomber des nues face au boulot des artistes qu'à noter toutes les explications de nos hôtes...

Après le dessin réalisé par les hommes, les fines mains des dames vont ajouter les détails les plus délicats. C'est un vrai travail d'orfèvre, un boulot de moine, où l'erreur n'est pas permise. 

Une fois la pièce entièrement gravée, c'est l'étape des couleurs. Toutes les couleurs apposées sur ces objets de grande qualité sont naturelles. Le vert est obtenu à partir de poudre d'algues, le jaune vient de l'ocre, le rouge vient des cailloux de latérite de la région et la couleur orange est tout simplement un mélange de jaune et de rouge. 

Toutes les pièces sont d'abord colorées en rouge. Entièrement enduit de cette première couleur, il faut à nouveau laisser sécher pendant une semaine. 

Ensuite, il faut laver l'objet, et la couleur reste uniquement dans les parties gravées. 
Les femmes vont gratter la couleur là où on en veut une autre, on protège la première avec une résine, on appose la deuxième couleur et ainsi de suite. 

Un objet abîmé ne peut pas être réparé, la laque n'y collera pas bien, et on verra toujours la réparation.

Chaque atelier qui reçoit des visiteurs explique le processus de Âne à Zèbre. Quelques ouvriers travaillent dans un atelier de démonstration et certains font même visiter la cave de séchage des pièces, où il règne une très forte odeur de résine qui n'a rien de chimique et qui est assez agréable. 
Les ateliers proposent des pièces de bonne qualité à 7 couches de laque, et, dans une salle climatisée les objets de qualité supérieur à un prix nettement plus élevé. 

Nous avons eu des coups de cœur dans deux fabriques. Au Family Lacquerware Work Shop où nous sommes descendus dans la cave de séchage, et un peu plus loin en retrait de la route principale, chez Golden Cuckoo, où quatre générations de la même famille perpétuent une tradition séculaire. 
On y trouve de très belles pièces, si le style traditionnel est de mise au Coucou Doré, les créations sont plutôt originales. On peut y acheter des guitares et des casques de moto entièrement laqués. 

Chez monsieur Family, on a introduit des couleurs non-traditionnelles comme le bleu et le jaune vif. Nous ne pourrons pas résister à l'achat de superbes créations, principalement dans la section classique, mais les salons VIP recèlent des merveilles, et la carte Visa est acceptée partout sans frais supplémentaires. 
Il va juste falloir faire très attention au sac dans lequel nos acquisitions vont trouver place.

Sur le chemin du retour, nous visitons encore quelques temples, roulons sur les chemins de sable en silence et apprécions chaque seconde passée ici. 

Un troupeau de chèvres, mené par un chevrier centenaire armé d'un long bâton, fait sonner grelots et clochettes devant les temples rougeoyants. Sur un plan d'eau encore irrigué, un énorme arbre fait refléter sa verte parure, une pagode est un mirage orange inversé. 
Le temps s'est complètement arrêté, seul le soleil poursuit inexorablement sa course. 

Avant d'arriver sur la route principale, des dizaines de vaches à bosses arrivent à notre rencontre. Aucune chance qu'elles s'arrêtent pour nous laisser la priorité, nous nous mettons rapidement sur le côté. 

La lumière joue à contre-jour avec la poussière soulevée par les bovins, les vachères donnent du bâton sur les dissidentes et, toutes, s'en vont vers quelque part, à l'est. 

La jauge de la batterie clignote depuis un peu trop longtemps, ce soir, pas d'émerveillement juché sur un temple devant le soleil qui se couche, nous devons ramener le scooter. 

André sera obligé de marcher un peu, je laisse aller sur son erre mon véhicule qui se recharge un peu, et finalement, nous aurons juste assez de puissance pour arriver chez notre locateur. Nous lui laissons la zézette pour qu'il la recharge et le soir irons manger au Black Bamboo, un chouette restaurant tenu par un couple franco-birman. 

Notre séjour à Bagan se termine. 
Demain matin, nous prenons un mini-bus avec 12 autres passagers pour rejoindre la petite ville de Kalaw. 

Inutile de dire que le temps est passé vite. Nul besoin d'aimer les vieilles pierres pour tomber amoureux de Bagan et de ses temples. Il est maintenant encore temps d'y aller, le tourisme se développe extrêmement vite, bientôt tout sera très différent.

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