Jeudi 20 février, la suite – Mirissa-Galle, sans passer par la case prison.

Les dix minutes qui nous séparent de Weligama nous suffisent à prendre une décision. Persuadés que l'inspecteur Labavure s'est fait glisser un joli gros billet dans sa poche, nous nous doutons que plus rien de concret ne se passera sauf une énorme et irremplaçable perte de temps. L'attitude des personnes présentes et dudit policier nous confortent dans cette idée. Pourquoi avoir radicalement changé et ne plus vouloir nous aider. Pourquoi ne pas nous avoir simplement fait signer un papier officiel pour ces vols ? Ça devient compliqué...
À la gare routière nous décidons de rester dans le bus et repartons en direction de Galle (prononcer Gaûlé d'une drôle de manière). Nous avons déjà perdu cinq précieuses heures avec cette misérable histoire, pas question de foutre en l'air le reste de la journée. De toute façon le peu que nous pourrions récupérer via les assurances ne justifie pas de gâcher le reste du voyage. Le coup de téléphone le soir à mon assurance Visa me confirmera cette décision. Tout article de plus de 90 jours n'est pas couvert.

Notre chauffeur est un être humain qui aime à retrouver sa famille le soir après son boulot, il roule normalement. Rapidement nous arrivons au terminus de Galle, devant les fortifications de cette grande ville d'un peu plus de 90 000 âmes, qui marque la fin géographique du sud de l'île.
Nous entrons dans la vieille cité par la porte principale, entre le bastion du Soleil et celui de la Lune. Je cherche un hôtel recommandé par des Français et cité dans le guide, le Frangipani. Sans avoir réservé, le doute sur les disponibilités est permis, alors il faut un peu forcer le pas et ne pas se tromper de direction pour arriver avant les autres passagers qui auraient également oublié de réserver. C'est un peu une course et le premier est souvent récompensé. Nous sommes premiers, et trouvons deux chambres.

Le prix est bien sûr plus élevé que dans beaucoup de guesthouses, mais aujourd'hui c'est le dernier de nos soucis. Nous n'avons pas payé les chambres d'hier soir et avons donc un crédit de 3000 Rp. Dans nos calculs nous ne comptons pas l'argent et les objets volés, mais le matériel est secondaire et ne nous concernera qu'une fois rentrés de voyage. L'accueil de notre hôtesse est très sympathique et nous ne pouvons nous empêcher de lui faire part de notre mésaventure. Elle est choquée et compatis avec notre malheur, mais ne baisse pas le prix de la chambre. On aura essayé.

Le Serendipity Art Cafe nous tends les bancs en bois brut de sa terrasse et sa carte inventive. Et tout à coup nous savons pourquoi nous nous sentons aussi bien. C'est la toute première fois de notre voyage que dans une ville tout est aussi calme. Il n'y a pas de bruit de voiture, de pollution au gaz d'échappement, pas de klaxon intempestif ou de tuk-tuk grouillants comme des cafards.
Cette ville est une bulle dans l'intense cohue qui règne à quelques centaines de mètres.

En 1505, le hasard d'un coup de vent détourna une flotte portugaise vers ce port. Trouvant l'endroit joli, les marins y édifièrent quelques fortifications. En 1640 les Hollandais, avides de conquêtes, prirent la ville, détruisirent le joli travail des Portugais et en 1663, y édifièrent leurs propres remparts. Même si les Anglais finirent par occuper la place en 1796, les solides remparts bataves furent conservés et des siècles plus tard, sauvèrent les vieilles maisons du tsunami de 2004 et nous isolent cet après-midi du bruit des hommes.
Je vous invite à découvrir ce que Serendipity veut dire, j'aime beaucoup ses définitions.

Nous faisons le tour des remparts sous un ciel couvert mais peu menaçant. Le gris profond des nuages contraste avec les façades ocres et les tuiles rouges. Des amoureux, lovés dans des recoins centenaires se touchent le bout des mains, se susurrent des promesses d'amour éternel et rêvent aux nombreux enfants souriants qui vont courir dans le jardin.
Du haut des épais murs, la ville nouvelle mugie et se hâte dans tous les sens. Nous sommes si proches, mais à des lieux de toute cette folie, et notre matinée tumultueuse commence à disparaître comme un mauvais rêve.

Des enfants se lancent des balles de cricket. Un frappeur tape de toutes ses forces sur le petit boulet de canon lancé de main de maître et termine sa course deux mètres plus loin, dans le filet qui assure la sécurité. Ce filet n'est pas de première jeunesse et de temps en temps une balle trouve un passage et fini sa parabole dans un jardin voisin.

Nous descendons de notre perchoir et jetons un œil dans le hall de l'hôtel Amangalla. De vieilles dames riches y prennent un thé accompagné d'un plateaux à trois étages débordant de sandwichs ''pas d'croûte'' au concombre, de scones croustillants qu'elles recouvrent d'une cuillerée de crème fraîche et de confiture, de tartelettes aux fraises et de bien trop d'autres gourmandises. Aucune table ne réussi jamais à finir ses plateaux. Nous entrons en espérant y quetter quelques restes.
Les jolies jeunes filles du personnel sont superbement vêtues d'un long sari blanc et ligné de bleu, les hommes portent le sarong de la même couleur rehaussé d'une large ceinture. Ils nous accueillent comme n'importe quel autre client plus fortuné. La nuit la moins chère est à 400 dollars et je doute que nous puissions en négocier le prix. Nous sommes invités à nous poser sur des canapés, que dis-je, à nous écraser dans les coussins moelleux de l'immense salon et recevons le menu.
Notre accoutrement et probablement l'odeur que nous dégageons font tourner quelques têtes auxquelles nous sourions de toutes nos dents puisque nous, nous les avons encore.
Le cocktail au gin, feuilles de menthe, gingembre et citron vert a un goût incomparable. Il est comme un coucher de soleil parfait après une journée de pluie, un trajet en autobus sans klaxon. Nos guides posés sur la table font hausser les sourcils et quelques nez se pincent. Bien entendu nous nous sentons parfaitement à l'aise et usons de la situation, en hésitant pas à faire des photos comme de vulgaires touristes.

Comme toutes bonnes choses ont une fin, nous quittons ce lieu magique mais terriblement ennuyant, en regrettant de ne pas avoir le culot de quémander les restes des goûters, qui finiront à la poubelle.
Il est temps de profiter de ce que Galle offre, son architecture et ses boutiques. Le célèbre magasin Barefoot y tient une succursale et nous faisons découvrir aux filles ce que nous avions vu à Colombo. Des tissus splendides vendus au mètre, des nappes, chemin de table, sarongs, saris, foulards, bijoux, produits de beauté ayurvédiques, il y en a pour tous les goûts.

Je me dois de faire une parenthèse concernant l'ayurvédisme... À Bali nous avons été écœurés par le terme Spa qu'y était pour le moins galvaudé. Un spa ne peut pas être une simple baignoire limite propre, remplie d'eau et recouverte de pétales de fleurs. On s'attend à autre chose...
Au Sri Lanka, l'ayurvédisme est absolument partout. J'ai peur de trouver du chocolat, du curd ou des biscuits Munchee ayurvédiques. Loin de moi de me moquer d'une médecine plusieurs fois millénaire qui a depuis longtemps fait ses preuves et est reconnu par l'OMS comme une médecine traditionnelle officielle. Les plantes, les épices, la manipulation des corps peuvent soigner. D'ailleurs la médecine occidentale s'est rapidement emparée de ces secrets pour les transformer en pilules chimiques et nous les revendre plus cher. Mais trop c'est comme pas assez. La crème hydratante pour les pieds est une crème hydratante pour les pieds, et le terme ayurvédique fini par ne plus avoir aucun sens...
Ceci étant dit, si vous venez au Sri Lanka, il faut aller chez Barefoot.

Dans une rue perpendiculaire, la boutique Suthuvili Gallery (22, Pedlar street) propose un choix éclectique de masques traditionnels et d'art local. Son nom signifie ''penser différemment'', et ils le font très bien.
En se promenant le soir, le sentiment de visiter une vieille ville cubaine comme Trinidad mélangée aux rempart d'Aigues-Mortes se confirme. Les intérieurs des maisons s'éclairent. Nous y découvrons des splendeurs insoupçonnées, des mobiliers, des céramiques et des jardins invisibles le jour lorsque les portes et les fenêtres sont closes sur ces secrets. D'ailleurs un tiers des bâtisses appartient à des étrangers et se transforment en hôtels privés ou en maisons particulières.
Cela n'empêche pas Galle de toujours vivre au rythme des locaux qui évitent de la transformer en une citée-musée sans âme. Avant d'aller goûter au rice&curry de notre hôtesse, nous passons devant le Café Français, où, sur le comptoir trônent de jolies brioches joufflues et dorées à souhait. Nous parlons un peu avec le copropriétaire qui nous vient de l’Hexagone et nous nous promettons de venir déguster à ces viennoiseries demain matin.

Les currys de ce soir sont, à notre demande, composés de légumes. Il y a du riz pour 16 personnes et les plats ne finissent plus de s’amonceler sur une table recouverte d'une jolie couverture bleue toute tachée de la compagnie aérienne Oman Air. Nous goûtons pour la première fois au jacquier cuit. C'est bon, mais les noyaux dans les fruits sont comme des gros yeux de poisson et ce n'est pas super appétissant. Hélas pour Tiphaine nous avons oubliés de demander un menu peu épicé et elle en sera quitte pour commander une omelette. C'est vrai que ce soir ils ont un peu forcé la dose.

Enfermés à triple tour nous allons enfin nous reposer dans ce lit immense recouvert d'un baldaquin anti-moustique. Je n'arrive même pas à faire dépasser mes pieds du matelas.


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Jeudi 20 février – Mirissa, un réveil en douleur

Il est 6 heures du matin. La musique s'est arrêtée plus tôt que nous l'avions craint et avons finalement passé une très bonne nuit malgré la chaleur étouffante. Le ventilateur au plafond a fait tout ce qu'il a pu, mais c'était peine perdue.

J'aime écrire le matin, quand les oiseaux sont encore pleins de vie et qu'une nouvelle journée commence. Je demande à André qui est debout de me passer mon carnet de notes qui se trouve dans la poche de mon sac brun.
Il ne trouve pas le sac que j'ai pourtant mis contre le bureau. Pas facile de se réveiller sans lunettes quand on est myope comme deux taupes. Malgré sa quasi cécité il se rend compte que nos trousses de toilette qui étaient sur la chaise de la salle de bains ne sont plus là.
Je n'ai qu'un mot : Putain !
Je bondis du lit, ouvre les rideaux, jette un coup d'œil dans la chambre. nous avons été cambriolés cette nuit pendant notre sommeil. Je constate que mon sac à bandoulière, le porte-feuille d'André et nos deux trousses de toilette ont disparu. Je fonce sur le balcon et vois un jeune homme balayer la cour. Lui fait part de mon angoisse. Il appelle le vieux bonhomme qui tarde à se montrer.
Tout de suite je fonce chez les filles, frappe à leur porte, les appelle. La porte s'ouvre sur une Fanny toute endormie, mais qui met moins d'une seconde à prendre possession de ses moyens. Elles aussi ont eu de la visite.

Fanny remarque que son gros sac à dos a disparu, ainsi que le sac noir de Tiphaine et une trousse de toilette. C'est un peu la panique, le branle-bas de combat, l'inventaire des affaires manquantes.
Je descends rapidement au rez-de-chaussée et tombe sur le vieux monsieur qui passe le balai dans la maison en fumant un vieux cigare pourri. Je lui explique ce qui se passe, lui demande d'appeler la police. Il me répond dans un anglais approximatif qu'il n'avait pas hier et en ricanant, que c'est mon problème, qu'il ne sait rien, qu'il n'a rien vu, etc. Je lui dis aimablement que je veux juste voir la police. Son sourire sardonique et son charabia commencent tout doucement à me fatiguer. À force de me prendre pour une tarte c'est lui qui va s'en prendre une.
Je finis par lui gueuler dessus comme un malpropre. Je sais, ça ne résout rien, mais ça passe les nerfs. N'importe qui, en voyant le désintérêt du bonhomme et son attitude révoltante lui aurait tout simplement collé une torgnole. Mais les prisons srilankaises ne sont pas faites pour les occidentaux...

Les filles ont fait le bilan, c'est le gros sac qui a disparu, mais il contenait juste un peu de linge propre et une paire de basket. Tiphaine est en manque de son joli sac noir et de quelque 20 000 roupies. Plus grave, son appareil photo avec tous ses souvenirs de voyage a disparu.
André et moi n'avons plus de trousses de toilette, ni mon sac contenant mon téléphone, mon livre électronique et 5 000 roupies.
À force d'aller voir aux alentours de la maison et de poser des questions aux quelques personnes réveillées, nous avons ameuté tout le voisinage.
Les gens semblent sincèrement choqués par ce qui vient de se passer, contrairement au vieux Kroumir qui est encore en train de balayer.

Du balcon je vois deux tickets oranges fluo que j'avais dans mon carnet de notes. Je descends chez le voisin garagiste et lui demande si je peux arpenter son terrain. Sur un gros fût d'huile, je trouve le sac noir de Tiphaine, à côté la trousse de toilette de Fanny. En continuant les recherches, je tombe sur nos deux trousses de toilette. André est heureux de récupérer ses produits Kiehl's et moi ma brosse à dents.
Mon sac brun est là aussi, vidé à terre. Manque mon téléphone, mon ordi tout neuf et mon livre. Il me restait 80 pages à lire de ce roman passionnant.
Nous ne comprenons pas. À côté des trousses était posé l'IPad. Sur le bureau contre lequel était le sac brun, et juste à côté du porte-monnaie volé (et retrouvé) j'avais mon appareil photo. En prévision de mon retrait du matin à Welligama j'avais préparé mon porte-monnaie avec ma carte de crédit et de retrait ainsi que mon passeport contenant plus de 100$ au cas où mes cartes ne fonctionnent pas. Mon malheur d'hier soir fait mon bonheur ce matin. Si ma carte avait fonctionné je perdais 400 dollars...

Le plus choquant est cette visite dans nos chambres pendant notre sommeil, alors que nos portes étaient fermées. Elles fermaient mal et n'importe qui aurait pu les ouvrir, l'intrusion est obscène.

Finalement une dame arrive, elle semble être de la famille et nous propose de nous emmener au poste de police de Welligama pour déposer plainte. Avant de partir nous décidons de faire nos sacs et de quitter cet endroit et cette plage. Nous allons annuler nos cours de cuisine et notre sortie aux baleines et allons récupérer la caution. Ça fera toujours 1000 Rp dans nos poches.
La dame nous embarque dans des tuk-tuk et en 10 minutes nous sommes en face du chef de la police.
Elle explique brièvement ce qui se passe et d'un coup l'orage lui tombe dessus. Le bonhomme, commode comme un douanier américain soupçonneux, est en train de lui passer un savon de premier ordre. La jeune femme a le malheur de faire un pauvre sourire crispé, et je comprends le vociférant Don't smile! lancé par le berger allemand.
Il nous explique que la guesthouse Suwa Aruna n'a aucune légitimité pour louer des chambres et que c'est le devoir du propriétaire d'assurer la sécurité des clients.
Nous, tout ce que nous voulons c'est un constat pour nos assurances, mais nous avons le sentiment que c'est une affaire de premier ordre et que ça ne s'arrêtera pas là.

On nous demande de remonter dans les tuk-tuk pour retourner à Mirissa. Le chef veut voir lui-même l'endroit, vérifier les lieux, nous poser des questions. Cette journée va être longue...
À notre arrivée le vieux fou est devenu beaucoup plus aimable et a retrouvé son anglais. Je vais mettre son attitude du matin sur le compte du stress et de la gêne.
À l'étage il y a au moins dix personnes. Le grand chef commence son investigation. Il est plus sérieux que l'inspecteur Colombo. Les filles sont soumises à la question.
Tout le monde vérifie que le loquet ne se coince pas, qu'il tombe aussitôt qu'on touche la porte et qu'il est facile d'entrer dans la chambre. Il y a aussi un peu de mauvaises volontés lorsque des jeunes n'arrivent pas à monter sur le balcon en passant par un muret et un petit toit, alors qu'ils grimpent aux cocotiers en moins de temps qu'il n'en faut pour prononcer kottu roti.

À mon tour. Je suis seul avec l'inspecteur Gadget dans notre chambre. Je lui montre comment le loquet de la porte ne peut s'enclencher puisque le béton est cassé. Comment, en la faisant vibrer un peu, le loquet du haut tombe et permet d'entrer facilement dans la chambre.

Il ne comprend pas que nos téléphones ne fonctionnent pas ici. Pourquoi j'ai enlevé ma carte SIM et ne l'ai pas remplacée par une carte locale. Je sais que ça aurait été plus facile pour eux de localiser nos cellulaires, mais ce sera impossible.
L'impression que nous avons est qu'il ne nous croit pas. Alors nous redescendons nous asseoir en attendant que son cirque de pseudo commissaire Maigret se termine.

Bizarrement en cinq minutes tout le monde nous rejoint. La jeune femme ne s'occupe plus de nous, le boss des bécosses monte dans son gros 4x4 et s'en va. On nous informe que nous devons nous rendre au poste de police. Mais lorsque je demande comment, il y un désintérêt total et nous ne pouvons que constater que nous sommes livrés à nous même. Il y avait largement asse de place dans la voiture du flic pour nous emmener... Ça fait des heures que nous ne demandons qu'un constat de police pour nos assurances, rien d'autre. Pas de dédommagement en argent, ni en poules, ni en massages ayurvédiques, juste un papier officiel avec tampon, signature, de préférence en anglais...
Là c'est assez. Nous allons à l'arrêt des bus, et montons dans le premier véhicule qui arrive. Nous avons dix minutes pour décider de la suite des événements.

Je me sens comme le lecteur d'un livre dont je suis le héros...


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Mercredi 19 février – Tangalle – Mirissa. Rendez-moi mon argent !

Dernier repas au Roti Hut. 
Il est 8h30, le cuisinier n'est pas encore arrivé. L'amoureux de Fanny ne se peut plus de sourire et se trompe dans la commande. Il faut dire qu'à part le patron et le Chef qui parlent anglais, personne n'est vraiment capable de prendre une commande. 
Nous finirons par tous avoir nos plats, mais ce matin a été laborieux. Danny nous dit qu'hier soir il y avait 8 tortues sur la plage. Avant d'être déçus, nous demandons aux Français derrière nous. En fait, il y avait 8 tortues en tout sur une grande plage durant toute la nuit. Eux en ont vu une seule... 
Quel marchand de rêves ce Danny ! 

Nous récupérons nos sacs et nous rendons à la gare routière. Un bus est en partance pour Mirissa où nous avons décidé de passer trois jours. La plage est parait-il plus peuplée que Tangalle (difficile de faire moins), on aimerait y prendre un cours de cuisine et aller voir les baleines le lendemain. La baignade y est également plus facile, car les vagues y sont moins fortes. 
En attendant, nous jetons nos sacs, qui commencent à pâtir de ce traitement, dans la soute et montons dans le bus. L'avantage de monter à la gare, c'est qu'il reste presque toujours des places assises et aujourd'hui ces places vaudront de l'or. Le bus (100 Rp) va jusqu'à Galle et passe donc par Mirissa. Avec le recul, nous aurions aimé avoir un changement à Matara, mais nous n'en savions rien. 
Le bus est parti en trombe, et ne s'est jamais calmé pendant toute la durée du trajet. Ce bus est piloté par un aliéné. Le conducteur a forcé la dose sur le crack ce matin. Les virages sont pris sur deux roues. Le klaxon semble fonctionner sans arrêt. Les gens sautent et montent en marche, c'est la première fois que j'ai l'impression que nous allons faire la Une des journaux du soir. 
Le calvaire va durer deux heures et nous sortons enfin, trempés et tremblants de ce cercueil roulant. C'est officiel, je préfère le train, même avec des toilettes bouchées et des poussins gavés de H5N1. 

Nous sommes sur la route principale, ne sachant pas trop où aller alors que la chaleur est intense et que nos nerfs sont en pelote. Nous visitons quelques établissements de bord de mer, mais les prix demandés sont vraiment trop élevés. Si encore c'était propre et bien rangé, mais même pas. Sans sourire, on nous demande 5000 Rp pour une piaule qui n'en vaut pas 1500, le bord de mer est en demande... 
Las, nous traversons la route et montons une rue secondaire qui s'enfonce dans les terres. Un touriste nous croise et nous averti que le bruit sur la plage le soir est infernal et que nous ferions mieux de choisir un logement plus loin dans les terres, de plus le prix sera bien moindre que dans les taudis bétonnés et trop chauds. Excellente information, nous le remercions et poursuivons nos recherches. 
De toute façon nous ne pouvions trouver l'équivalent de ce que nous avions à Tangalle et puis ce ne sont pas cinq minutes de marche qui vont nous décourager. Après deux ou trois visites infructueuses, nous tombons sur une bâtisse d'allure neuve. Un vieux monsieur y tient une clinique ayurvédique et loue quatre chambres à l'étage. Elles sont propres, neuves, presque pas sales et le prix reste abordable pour l'endroit (3000 Rp) alors que nous avons vu des horreurs à 5000 Rp. Il fait trop chaud, nous devons nous poser avant de perdre définitivement le contrôle de notre patience. Presque en face de notre logis se trouve la guesthouse Amarasinghe qui donne des cours de cuisine pour 2500 Rp. Nous réservons la session du lendemain matin et nous rendons à la plage. 

Les touristes sont là, rangés bien comme il faut sur leurs chaises longues, enduits d'huile de coco. Les bimbos trop serrées dans leurs micro-maillots pour le plus grand plaisir des Srilankais, les douchebags-carotte, musclés du torse qui ont oubliés de travailler leurs jambes dans la salle de gym, les fêtards à peine réveillés de leur beuverie nocturne, et nous. Les décalés... 
Nous n'avons pas un maillot de bain différent chaque jour, n'avons pas pensé à passer les dernières semaines avant notre départ dans une cabine de bronzage et avons laissé notre ghetto blaster dans les années 90. 
Mais les prix des restos sont raisonnables, la nourriture y est bonne et la plage est vraiment très belle. Seule une petite partie de cette plage est occupée par des transats alignés comme à la parade. Le reste est tout à nous. 

L'eau est chaude, les vagues se posent avec un peu moins de brutalité qu'à Tangalle, et nous pouvons marcher plus loin et nous sentir plus en sécurité. Nous nous doutons qu'aux alentours se cachent quelques bijoux de plages désertes, nous profiterons des prochains jours pour aller en explorer une ou deux. 

Mirissa est réputé pour être un lieu d'observation du plus grand animal que la planète a jamais porté : la baleine bleue. Avec de la chance, on peut aussi y voir des cachalots, baleines à bosses et dauphins, entre autres. Nous réservons notre sortie pour le surlendemain matin. Un transfert est offert de notre guesthouse jusqu'au port d'où part le bateau. Sur les conseils d'Alex (et du LP), même absent il gère encore, nous choisissons Raja and the whales. S'il est plus cher (6000 Rp) que les autres agences dont les prix varient entre 2500 et 4000 Rp, il est reconnu pour être un des plus respectueux. La plupart des ''bonnes affaires'' ne se contentent pas de montrer les animaux de loin sans les déranger, mais foncent dessus pour offrir à leurs clients des sensations qui disparaîtront si ce cirque continue. 
Depuis la nuit des temps, au large de Mirissa les baleines viennent batifoler. Ce serait dommage que quelques opportunistes viennent y mettre fin. Mais comme ce sont les touristes qui font la loi, c'est à eux de changer. Mais les nombreux touristes Russes croisés ces derniers jours ne sont pas prêts à cet effort. 

Mirissa
Ces considérations écotouristiques faites, il est temps de profiter de ce que Mirissa a de meilleur, sa plage. Nous y croisons une dernière fois le couple d'Allemands et leur jolie petite fille, blonde évidemment, que nous avions rencontré dans le wagon à bestiaux. Eux aussi sont un peu déçus de leur visite ici, et regrettent amèrement leur choix de chambre sur la plage. Ils repartent demain pour Tangalle. 
Les vagues s'étalent de toute leur longueur sur le sable fin. La pente est douce, le danger est moindre et le plaisir de se laisser surprendre par un rouleau d'écume est intact, quasi enfantin. 

Mais une préoccupation plus matérielle me domine. Une épée de Damoclès balance au-dessus de mon porte-monnaie. Je n'ai pas assez d'argent pour payer nos activités et je viens d'apprendre que ce bled, relativement touristique, ne possède pas de guichet automatique. Je dois me rendre à Welligama pour retirer quelques billets. 
Avant que l'après-midi ne soit trop avancée, nous prenons le bus pour cette ville voisine et partons à la recherche de l'ATM providentiel. Rapidement trouvé, mais tout aussi rapidement refroidi, aucun billet ne sort de cette machine infernale. Probablement en manque de liquidités comme ça m'est arrivé à Ella, je continue mes recherches. Heureusement, plusieurs banques tiennent commerce et je vois au loin trois panneaux annonçant la fin de mon stress. Qui ne fait qu'augmenter au fur et à mesure des messages : Sorry, we cannot follow up your request. Please contact your bank. 
Je sacre comme un vieux forgeron du Bas-du-Fleuve, il fait chaud, j'ai faim et soif, et j'ai juste de quoi payer une sorcière locale pour conjurer le mauvais sort. 
 
Je laisse le temps à ces machines du Démon de se refaire une santé avec une promenade le long de la plage. Quelques gamins jouant au cricket me dérident et des pêcheurs m'offrent de magnifiques sourires de star. C'est toujours ça de pris.   

Finalement au bout du 15ème essai j'abandonne et nous attrapons un bus pour Mirissa avant qu'il ne fasse complètement nuit. Mon statut Facebook me vaut quelques propositions d'aide via un virement par Western Union, sinon il me reste toujours quelques babioles à vendre sur le bord de la route. 
Au fait, un énorme merci à qui de droit ! 

Je décide d'acheter quelques crédits sur Skype, appelle ma banque qui me confirme que ma carte est bloquée. J'avais pourtant signalé mon voyage, mais l'informatique domine les humains, bienvenue dans la Matrice. 
L'opératrice de la Caisse populaire Desjardins ne perd pas le nord et me propose de me faire changer de forfait vu que je n'utilise pas correctement celui qu'elle m'a vendu il y a 4 ans. Pour aussi peu que 6$ par mois, blablablabla... 
Est-ce que je suis réveillé ? Je suis à l'autre bout du monde, je n'ai même plus de quoi payer cette nuit qui est arrivée et la folle me vend un produit bancaire ? Je lui fais comprendre que mon problème actuel est crissement plus compliqué qu'un tabar..k de forfait de chnoutte dont je n'ai rien à foutre. 
Un peu sous le choc je reste sans voix, quand un opérateur Visa prend le relais pour me confirmer que tout est rentré dans l'ordre. Ce serait quand même vachement sympa que je puisse être prévenu en pareil cas... On verra ça à mon retour. 

Le cœur un peu plus léger nous allons manger chez Amarasinghe que Youcef nous a vanté d'être le pourvoyeur des meilleurs rotis qu'il ai jamais mangé. Même meilleurs que notre regretté Roti Hut. 
Hé bien, nous avons été déçus. Dégoulinants d'huile, presque vides de farce aux légumes et fromage, ces rotis sont très ordinaires. Est-ce quelqu'un peut appeler notre cuisinier de Tangalle ? 

Cette journée a assez duré, nous regagnons nos étuves en regrettant d'avoir réservé un cours de cuisine. Si les currys sont à la hauteur des rotis, c'est moi qui prend les commandes des fourneaux ! 

Même à plus de 500 mètres de la plage à vol d'oiseau, nous entendons les basses résonner dans l'air chaud de cette jeune nuit. Elle promet d'être longue, André menace de jeter quelques cocktails Molotov pour se défouler. Heureusement il a peur du feu. 

Demain, je dois me lever tôt pour aller à Welligama et vérifier la générosité des ATM.


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Mardi 18 février – Tangalle

Ce matin, nous perdons un nouveau concurrent. Alex doit partir pour Negombo où il passera une dernière nuit avant de rentrer vers son pays Basque d'adoption. Très agréable compagnon de voyage, il m'a permis de laisser pendant quelque temps mon Lonely au fond du sac et a mené la troupe avec discernement. Diable, on dirait un éloge funèbre ! 
Bon retour et au plaisir de te revoir. 

Dès potron-minet, nous prenons le chemin des travailleurs. La plage se rend directement au port où les pêcheurs finissent de décharger leurs cales. Sur le sable, des dizaines de pirogues à balancier vident leurs filets. Des hommes se chargent de secouer ces rets pour en décrocher le menu fretin des mailles. Les poissons entiers ou en morceaux volent dans le petit matin. Les torses nus sont brillants des écailles qui y restent collés. Des habits de lumière reflètent le soleil qui est déjà haut dans le ciel. Ces tout petits poissons sont rapidement triés avant d'être revendus sur le bord de la route. Encore plein de sable, on les dirait recouverts de panure. Ces sprats finiront au soleil pour y sécher avant d'être incorporés dans une pâte de piments ou un curry traditionnel. 

Une fois passés les petits pêcheurs qui triment pour quelques kilos de friture, nous arrivons au port. Devant les bateaux qui partent en mer pendant une semaine jusqu'à un mois, les poissons sont vraiment plus imposants. Sabres, carangues, espadons, dorades coryphènes, mérous, bonites, thons sont alignés en rangs serrés. Du hangar de fabrique de glace s'échappe un nuage de vapeur froide, un homme tire des gros blocs à l'aide d'une pince crochet. Les blocs tombent dans un broyeur et me vient le goût d'une margarita géante. 
Les prix annoncés par les pêcheurs sont ridiculement bas. Je me pourlèche les babines en pensant à mon dernier festin de sashimi de thon, il y a longtemps, dans une autre vie... L'odeur est celui d'un quai de port tout à fait traditionnel, on est loin des marchés du centre du pays en fin d'après-midi. 

Au retour, sur la plage, je vois quelques pêcheurs en train de tirer sur un cordage. Je pense qu'ils montent un filet et ils me font des grands signes pour venir les aider. Je m'approche et le boulot s'arrête. Un jeune m'explique que le bateau au loin est en train de dérouler un filet dont je n'ai pas compris la longueur. Le bateau va faire une grande boucle et venir déposer l'autre bout du cordage à quelques dizaines de mètres de là. Il me demande si je peux rester pour les aider.  
Certes, mon nouvel ami, mais combien de temps cela prendra-t-il ? Il me dit que la pirogue devrait atterrir dans une dizaine de minutes. Bon, je ne suis pas à dix minutes prêt, on va se le torcher ce filet. 
Les filles attendent un peu avec moi, tout le monde s'est mis à l'abri et s'empresse de rouler quelques feuilles de bétel qu'ils vont mélanger à un peu de noix d'arec et mâchonner et s'humectant le doigt dans la poudre de chaux. 
Chic petit déj'. Si ça ne donnait pas une bouche aussi dévastée, j'aurais été bien tenté d'essayer, en plus c'est un coupe-faim, le régime idéal ! 

Un gaillard costaud comme un taureau se jette à l'eau, il nage jusqu'au bateau pour récupérer le filin et revient au rivage. Je comprends que le bateau restera au bout de la boucle pour en vérifier le bon retour. Et c'est parti. 
À bâbord, l'équipe jaune à laquelle j'appartiens commence à tirer sur le cordage en nylon mouillé trop fin. La prise en main est douloureuse. Ça glisse et chauffe les mains détrempées. Chacun notre tour, nous descendons au plus prés des vagues, attrapons la corde, et remontons vers le haut de la plage pentue où un technicien enrouleur dispose avec grâce le cordage au sol. 
À tribord pour l'instant, il n'y a personne. J'aurais dû aller-là bas. 

Un autre touriste est happé par les pêcheurs, il nous donnera un coup de main plus que bienvenue. Mine de rien, ce boulot est tout simplement un aperçu de l'enfer. Le soleil tape à fond, les cuisses tremblent sous l'effort, les mains sont crispées, la sueur coule dans les yeux et les crampes ne sont pas loin. Heureusement, chaque fois que nous arrivons en haut, il faut tout lâcher pour redescendre. Ça laisse un petit répit. 
L'homme qui parlait bien anglais m'explique que le lundi, c'est férié, j'aurais dû passer hier. Si le premier coup de filet est bon, rempli de gros poissons, la journée vient de se terminer. Sinon, c'est jusqu'à cinq remontées dans la journée qu'il faut se taper. Je commence à comprendre l'assiduité à la mastication et les gros muscles de ces gens. Je suis littéralement épuisé lorsque je me rends compte que sur les sept personnes accrochées au filin, nous sommes deux à forcer comme des bêtes de trait. Les deux occidentaux ! 
Au même instant André revient avec une bouteille d'eau hors de prix et me dit d'arrêter de forcer comme un bœuf. Il a constaté la même chose. 
Je continu l'incessant va et vient, mais lève le pied, pas question de péter une hernie aussi loin de l'hôpital Maisonneuve-Rosemont. Ça y est, l'équipe tribord est maintenant en place. Des hommes se sont joints à nous, l'espace de travail a considérablement réduit. 
Hey les gars, c'est il y a une heure qu'il fallait venir ! Enfin, après deux heures de travail de forçat, nous voyons les mouettes s'approcher, la poche du filet affleure, d'après le poids, cette pêche ne devrait pas être mal. 
Déception, enfin pour moi, le filet est seulement rempli de sprats et de quelques poissons trop petits pour être vendus et aussitôt relâchés en mer. Mais les hommes semblent satisfaits, des enfants et quelques vieillards viennent ramasser les petits poissons argentés qui s'échappent des mailles. Plus personne ne s'occupe de nous, mais deux ou trois personnes viennent quand même nous taper l'épaule, nous serrer la main en nous remerciant. 
Note à moi-même : éviter de poser des questions à des gens qui vont faire un travail exténuant. 

Sérieusement, j'ai adoré cette expérience. N'eut été le coup de soleil bizarre que j'ai encore attrapé (j'ai des dégradés de bronzage assez exubérants), c'est bien le moins que je puisse faire pour un peuple qui passe son temps à me sourire et à être gentil. C'est quand vous voulez les gars, mais là je dois aller manger sinon je m'effondre et je pèse plus lourd que votre filet plein de ménés. 

Les filles m'attendent, attablées devant un relief de petit-déjeuner, le serveur qui leur faisait des courbettes et des sourires avec des vraies dents semble un peu déçu de l'arrivée du papa. Je t'ai à l'œil mon p'tit bonhomme ! 

Les Srilankais sont de fieffés dragueurs. Jamais un homme ne pourra comprendre le voyage d'une fille dans un pays macho. Et encore, ici, ils le font avec de la réserve et de la classe. Un petit bisou mimé du bout des lèvres, un chuintement discret pour attirer l'attention, une poignée de main sans raison ou des sourires, ravageurs pour la plupart. Les autres sont plutôt ravagés, avec les dents oranges et de la salive rouge... 
Tiphaine me raconte son voyage en Inde où beaucoup d'hommes sont tout simplement des goujats, doublés de gros porcs, se permettant des saloperies qui leur seraient fatales dans un pays comme le Québec. Tout du moins pour leur prestige de mâle boursouflé d'hormones. 

Nous récupérons quelques affaires de plage et allons retrouver nos hamacs qui claquent au vent, n'attendant que le poids d'un corps pour se stabiliser. Je retrouve avec plaisir mon livre électronique et mon roman de Philipp Kerr avant de m'assoupir bruyamment, tendrement bercé au rythme de la brise. 

La baignade sera stimulante, les vagues me rendent heureux.
 

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Lundi 17 février – Tangalle, plage de Goyambokka

Cette nuit la mer est entrée dans notre chambre. Enfin pas la mer elle-même, le son de ses vagues. 

Cette catastrophe qu'a été le tsunami il y a presque 10 ans a laissé des traces sur terre et dans les esprits. La planète s'est alors beaucoup occupée de la Thaïlande où elle avait envoyé ses touristes, de l'Indonésie d'où tout est parti, et ensuite... 
Ensuite la vague a traversé l'océan Indien, a frappé des îles dont peu connaissent l'existence, et est arrivée sur les plages srilankaises. La superbe baie de Tangalle s'est transformée en entonnoir, les bords ont été submergés concentrant en son centre les flots furieux. Beaucoup d'endroits en portent encore les stigmates. Contrairement à Phuket où il a fallu tout effacer pour séduire une clientèle fort peu concernée par ce drame, ici les gens ont voulu en garder le souvenir. 
Ici, un mur de maison en ruine, là un bateau dans un jardin. Des petits cimetières jalonnent tout le rivage de Trincomalee jusqu'à Colombo et des pierres gravées d'un nom occidental et de la date du 26 décembre 2004 rappellent ce drame. Tout est redevenu normal, les gens se sont réinstallé près du rivage, évidemment les pêcheurs pouvaient difficilement exercer leur métier dans les terres. Les touristes ne sont pas venus visiter les fermes dans les collines, ils sont sur la plage. Alors on espère que cela n'arrivera plus tout en sachant que ce souhait risque d'être vain. On espère que les panneaux d'évacuation disposés ici comme dans le sud de la Thaïlande seront recouverts d'une nouvelle couche de peinture, car le dessin est presque partout effacé. Que les systèmes d'alerte qui ont coûté des millions seront fonctionnels et rapides. Que les mémoires resteront vives. 

Les vagues ont donc bercé notre sommeil. De temps en temps, une déferlante plus grosse que les autres s'écrasaient si violemment que le sol en tremblait jusque dans nos maisons. Mais ce matin le soleil est là, les petits écureuils rayés lancent leur répétitive stridulation aiguë vers le ciel. 
Nous allons prendre le bus vers la plage de Goyambokka où parait-il, les vagues sont moins violentes et la baignade plus facile. Pour quelques poignées de roupies, nous voilà à 10 minutes de Tangalle. Les hôtels qui bordent le chemin d'accès ainsi qu'un immense chantier témoignent de la situation privilégiée de cet endroit. Il doit y en avoir des dizaines des plages comme ça, mais, nous n'aurons pas le temps de les découvrir. 

Goyambokka
Effectivement, la plage est majestueuse, le sable est idéalement encadré de cocotiers, il est fin, doré et confortable. Le soleil y jette toutes ces forces, il est primordial d'y trouver de l'ombre. Pour se faire, quelques cahutes proposent des chaises longues ou des matelas surélevés abrités de parasols centenaires. Il suffit d'y prendre un repas pour bénéficier de ce service, ce qui tombe plutôt bien puisque nous avons toujours faim. 
Les vagues y sont presque aussi imposantes que sur la plage de Marakolliya, mais la pente descend plus progressivement en mer et on a pied plus longtemps. Par contre pour s'éclater, c'est idéal, le body surf y est excitant et les sinus n'ont jamais été aussi propres. Dommage de ne pas avoir le rhume dans de telles conditions. 
Toute la journée se passera entre l'ombre du parasol, sous des couches de crème de protection et les vagues écumeuses de l'océan. 

Retour au bercail, douche froide, après-soleil et photos sur le balcon. Nous avions parlé hier soir avec le petit homme replet, que nous avons rebaptisé Danny (de Vito) coiffé de quelques longues couettes de cheveux bouclées cachant maladroitement sa calvitie pour aller voir les tortues luth pondre leurs œufs sur une plage à quelques kilomètres de là. Hélas en cette fin de journée le ciel se couvre et pendant notre repas au Roti Hut, des gouttes d'eau se mêlent au vent fort venant du large. Mais le kottu roti est pour l'instant mon seul centre d'intérêt. Loin d'être sec et étouffant comme c'est souvent le cas, ici il est mélangé avec des nouilles fines et des légumes sautés. Il est vraiment différent de tous ceux que j'ai pu manger et remporte la palme d'or 2014. 

Revenons à nos tortues. Danny, donc, nous dit que ça ira bien, qu'il ne pleut pas et qu'hier, ils ont vu 8 tortues. Hélas, les phares de la voiture sur le chemin contredit son analyse météorologique. Nous voyons bien que la pluie s'est installée et que les tortues pour ce qui nous concerne auront tout le calme voulu pour mener à bien leurs activités. Nous en reparlerons demain... 

Les corps bercés par les mouvements des vagues s'allongent en un sommeil réparateur. Les chiens du quartier ne seront pas du même avis et mèneront la vie dure au gros toutou du propriétaire enfermé dans une cage. Il n'aura d'autres choix que de répondre de vive-voix à ces empêcheurs de dormir à fond. Les chiens peuvent-ils attraper des extinctions d'aboiements ?

Le tuk-tuk boulanger
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Dimanche 16 février – Uda Walawe – Tangalle. Thalassa, thalassa !

Nous voulons rapidement quitter cet endroit qui n'a pas grand chose pour figurer dans un guide touristique. 
Lorsque je sors la tête, vers 7 heures, le chauffeur est là et attend impatiemment ses premiers clients. Normalement, le départ est fixé vers 5h30/45 pour être les premiers à l'ouverture du parc à 6 heures. Mais ceux-ci prennent tout leur temps et je profite d'un bref éclair de gentillesse de notre hôte qui me propose un thé. 
Je n'en crois pas mes oreilles, ni mes yeux lorsque la théière arrive sur la table. Bon, on ne va pas devenir vraiment amis, alors dès que toute la troupe est prête, nous nous mettons en attente sur le bord de la route et commençons à patienter. 

L'arrêt de bus se compose d'une branche d'arbre pleine de feuilles et de deux piquets pour la tenir. Mais c'est un arrêt officiel où un bus rouillé s'arrête à 8h10. Hier soir, nous avons fait une estimation de notre temps de trajet jusqu'à Tangalle. Alex prenait une confortable marge de manœuvre en disant 4 heures. En général, c'est aussi ce que je fais, comme ça aucune déception si le trajet est plus long que prévu. Mais pour conjurer le mauvais sort, je décide que nous ne mettrons que deux heures et demi. Un peu prétentieux, mais je veux y croire. 

Ce bus nous dépose à Embilipitiya et le vendeur de tickets nous prendra lui aussi pour des pigeons en demandant 100 Rp à chacun. D'après mes observations, les autres passagers en payent 50. Ce n'est pas une grosse somme, mais c'est une arnaque quand même et ça nous fâche. 
En vingt minutes, nous arrivons à la gare routière. À peine le temps de récupérer nos sacs, de demander le bus pour Tangalle qui se trouve côte à côte avec le nôtre, nous déposons les sacs dans la soute et embarquons. Le transfert a duré moins d'une minute, nous avons de la place pour nous asseoir et le vendeur ne nous prendra pas pour des tirelires. Un voyage qui s'annonce sous les meilleurs augures. 

Finalement après moult coups de klaxon, de frein, d'accélérateur et d'évitement de justesse, nous arrivons en gare de Tangalle (prononcer Tangôlé) en... deux heures et quinze minutes exactement. 
Alex qui est déjà venu connaît le chemin pour se rendre à la plage. Nous quittons donc très rapidement la touffeur du centre-ville et la circulation infernale qui y sévit. La pollution visuelle, olfactive et sonore s'éloigne à mesure que nous avançons. Le vent de la mer commence à nous envelopper. Le bruit des vagues remplace celui de la folie des hommes. Le voyage coté plages vient de commencer. 

La guesthouse que connais Alex ne peut nous accueillir tous les cinq, alors nous continuons. Un tout petit peu plus loin, alors que Fanny menace de jeter son sac dans les vagues, un homme nous propose de visiter ses chambres. Sa guest (Ishara Cabanas) est bien placée, un peu en retrait de la route, la mer juste en face de chambres au deuxième étage. Le vent y soulève les rideaux et le prix que nous demandons (1800 Rp) est accepté. Il faut dire qu'il y a très peu de touristes ici en ce moment et de toute façon, cet endroit est bien trop calme pour la plupart des routards qui préfèrent s'encanailler à Mirissa. La chambre est super bien placée, le lit confortable et le ventilateur inutile. Le balcon immense domine l'endroit et les fauteuils en bois sont si hauts que l'on dirait des trônes. 
Alex nous emmène à sa cantine, le Roti Hut, nos estomacs se tordent de douleur malgré la petite boîte de Munchee lemon puff (with real lemon cream) que nous avons mangé il y a un siècle. 

Le patronyme du resto n'est pas surfait, sa spécialité, les rottis sont absolument incroyables. La pâte n'est pas trop épaisse, ils sont cuits bien dorés, les légumes sont sautés et caramélisés par un cuisinier qui a l'air de se réveiller. Ses réchauds et plaques chauffantes sont protégés du vent par une barrière de cartons. Il officie efficacement et pour la première fois depuis très longtemps, tout le monde reçoit ses commandes en même temps. Les rottis sucrés sont des petites merveilles de gourmandise. L'ananas est caramélisé, enveloppé dans la pâte pliée carrée et dorée sur la plaque. Les jus sont préparés frais par un petit bonhomme vêtu d'une robe sans manche, avec la fermeture éclair dans la nuque et raccourcie au niveau des fesses. De loin, c'est la grande classe. De près, ça l'est un peu moins, surtout quand il sourit. Et en voyant Fanny, il ne se lassera jamais de lui donner la main, de lui demander si le jus est à son goût, mais surtout de lui faire de grands sourires. Je ne sais pas si la surconsommation de feuilles de bétel et de noix d'arec fait tomber les dents, mais son cas est alarmant et passablement immonde. Les quelques fragments de chicots qui ornent sa bouche sont teints en orange ce qui ajoute au charme du personnage. Évidemment, Fanny, en jeune fille bien élevée ne peut l'éconduire et passera tout le séjour à l'accueillir avec autant de grâce qu'elle l'aurait fait pour Johnny Depp. Il n'empêche que c'est un garçon charmant et qu'avec un excellent orthodontiste et quelques milliers de dollars, on eut pu en faire un mari fort présentable. 
Le Roti Hut est déclaré Cantine Officielle du Club des 5. 

L'après-midi sera consacrée à la baignade et à une sieste magique dans un hamac qui a dû en voir et en recevoir des corps alanguis. Les énormes vagues ne sont guère propices à la nage synchronisée, mais un océan doit s'affirmer, sinon on l'appellerait lac. Activité vivifiante et très sportive, nous passerons plus de temps à éviter de nous noyer ou de nous faire écraser sous les masses liquides. 
Le plaisir est total.


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Samedi 15 février – Ella - Uda Walawe, un safari et un souper très festif

Cuisson des hoppers
Hier soir en discutant avec notre jovial propriétaire, nous avons plus ou moins conclus d'un contact à prendre avec un de ses amis au parc Uda Walawe. Notre programme initial est de dormir à Embilipitiya et de faire le safari le lendemain matin de très bonne heure. 
Une fois nos sacs bouclés, il est temps de prendre quelques forces avant le bus de 8h30. Nous nous attablons au Curd Shop et passons les commandes. 
Il semblerait que ce matin beaucoup de monde veuille quitter Ella et que, pour faire bonne mesure, le personnel de service soit un tout petit peu dépassé par les six tables pleines qui passent leurs commandes en même temps. 
Dans ces circonstances, il vaut mieux aller au plus simple. Un bon curd aux céréales avec un thé et l'affaire est dans le sac. Mais tout le monde n'est visiblement pas du même avis. À ma droite, André commande un English breakfast complet, en face de moi Tiphaine n'aura qu'à la dernière seconde son curd aux fruits qui avait fini dans les oubliettes de la mémoire du serveur, Alex sera encore frustré de ne pas avoir son Sri Lanka Breakfast que l'on doit commander une heure avant, et Fanny hésite encore. Le temps lui n'attend pas et continue inexorablement de filer, et le bus vers notre prochaine destination à approcher. Des clients arrivés après nous reçoivent leurs commandes avant nous, au coin de la route des gens commencent déjà à s'installer avec leurs gros sacs. On est en vacances, mais la route pour Uda Walawe est longue et l'est encore plus lorsqu'il n'y a plus de places dans le bus. À 8h25 André reçoit enfin ses fruits que nous avons demandés dans un sac à emporter, nous payons, bisous, bye-bye. 

Nous descendons les quatre marches du resto et allons rapidement à l'arrêt où des dizaines de personnes piaffent d'impatience. La route à peine traversée, le bus arrive dans notre dos, je crie notre destination au vendeur de billets, il acquiesce, saute du bus, nous ouvre le coffre arrière, nous y jetons nos sacs à dos, montons rapidement et presque sans s'arrêter, le bus redémarre à fond. Nous sommes tous assis, et n'avons pas compris grand chose si ce n'est que nous avons eu un bol phénoménal ! Toutes les autres personnes sont encore sur le bord de la route, elles devaient certainement aller ailleurs. 

La descente dans la vallée est négociée avec célérité. Rouler à tombeau ouvert prend maintenant tout son sens. Le ravin à notre gauche nous tend ses bras lugubres, je me concentre sur le coté droit de la route. Nous passons devant la fameuse cascade de Rawana Ella qui, en ces temps de sécheresse n'est guère vaillante. De toute façon, le chauffeur n'a aucune intention de s'arrêter pour faire du tourisme. 
Une ligne droite de cinq mètres lui donne tous les arguments nécessaires pour écraser sans pitié le champignon qui n'en mène pas large. Presque aussitôt les freins sont soumis à un traitement similaire et hurlent leur désespoir, tandis que le klaxon de bateau signale au véhicule qui vient en face de se tasser et à celui que l'on double de freiner. Et hop, encore un autre camion doublé. 
Enfin la route devient plus rectiligne, les montagnes sont derrière nous, la chaleur fait place au petit vent de fraîcheur qui jusque-là nous empêchait de tremper nos vêtements au moindre effort. Le paysage change, la vitesse du bus aussi. Le chauffeur aime les longues lignes droites, ça l'excite comme une cape de matador devant les yeux fiévreux d'un taureau mugissant sur le sable de l'arène. Je revois le film de ma vie, me dis qu'il est trop court et que la fin est vraiment nulle... 

Nous entrons dans la banlieue de Wellawaya, comme c'est écrit sur toutes les pancartes Munchee. Munchee est une marque de petits biscuits très pratiques en cas de fringale et sponsorise les commerces en y apposant des pancartes jaunes plus grosses que le magasin avec leur nom et leur adresse. Il est donc assez facile de se repérer pour peu que le bus ne roule pas trop vite, et dès fois ça arrive. En 45 minutes, nous arrivons à la gare routière de Wellawaya. André et Alex décident d'aller faire un tour aux toilettes qui seront classées dans le top 5 des pires du voyage. 
Je demande autour de moi le bus pour Uda Walawe. Un vendeur de pinotes au piment et feuilles de cari (un délice) m'indique un véhicule où il reste de la place, mais qui commence déjà à rouler. Il faut agir vite. 
Je jette mon sac et celui d'Alex dans la soute, suivi par les filles, et cours à la rencontre des compères. Je les vois au bout d'un terrain devisant tranquillement en marchant vers moi. Caché par l'ombre de la bâtisse, ils ne me distingue pas. Et apparemment ne m'entendent pas hurler, contrairement aux autres passagers qui se retournent vers moi et se demandent ce qu'il m'arrive. 
Pas de temps pour la classe ni la honte. Je hurle leurs noms fais des grands signes et enfin, ils m'aperçoivent et se mettent à accélérer, en finissant à la course. André jette son sac avec les nôtres, le bus a démarré. Accrochés à la barre métallique de la porte, nous sautons dedans et trouvons de la place pour nous asseoir. Une finale de jeu télévisé n'aurait pas fait mieux pour tenir en haleine ses spectateurs... 

Normalement, le trajet pour Uda est d'une heure, mais une manifestation sur la route à quelques kilomètres de notre arrivée nous obligera à faire un détour. Nous sommes arrêtés en pleine brousse, quelques échoppes occupent le bord de la route et une grosse fumée noire s'élève dans le ciel. Nous pensons d'abord à un accident. Quelques cris se font entendre, mais nous ne voyons rien de plus. Les voitures devant nous commencent à faire demi-tour, le bus avance un peu. Je vois des barricades et quelques pancartes qui me rappellent nos anciens clients du temps où mon papa avait un magasin en face d'une usine SNCF et que les syndicalistes étaient de fidèles clients du rayon gros-rouge-qui-tâche. Une manif. Elle est bonne celle-là ! 
Il faut faire demi-tour, sur cette petite route où les bas-cotés sont excessivement pentus. Après de longues minutes de cris, de gestes, de STOP hurlés en tamoul et cingalais, de roue arrière dans le vide, notre chauffeur réussi enfin à s'extraire de ce bourbier. Nous craignons de devoir retourner au point de départ, mais nous empruntons un petit chemin poussiéreux qui longe la route à l'intérieur des terres. 
Un chemin compliqué pour une voiture, mais ça ne semble pas effrayer notre conducteur, ni celui du bus qui vient en face de nous. Des passagers descendent pour déplacer un gros tronc d'arbre, les carlingues se frôlent sans jamais se toucher, les manœuvres sont lentes et précises, quand il le faut ces chauffeurs sont très délicats... Finalement, après une bonne heure nous débouchons sur la route, laissant derrière nous fumée noire et revendications. 
Et, en à peine 15 minutes, nous arrivons devant l'entrée du parc d'Uda Walawe. Il est 11 heures 45, nous ne savons pas très bien quoi faire puisque le bus continue vers Embilipitiya où nous avions envisagés de dormir. Nous descendons, persuadés que nous allons trouver un logement dans les parages. À peine débarqués un grand gaillard enveloppé dans un polo identifié Crocodile quelque-chose nous demande si nous venons d'Ella. 
C'est la personne que notre barbu et souriant propriétaire a appelé hier soir. Il nous demande si nous voulons visiter des chambres non loin et propose de nous faire faire le safari en fin d'après-midi. Tout s'enchaîne trop facilement aujourd'hui, alors nous profitons de la chance qui nous sourit pour accepter sa proposition. Nous montons à l'arrière de son pick-up 4x4 flambant neuf et partons à fond en direction de l'ouest. Un grand coup de volant et un freinage dans la poussière de cette caniculaire fin de matinée nous signale que nous sommes arrivés. 
Un grand monsieur chauve, réplique vivante de Gandhi, nous accueille et nous fait visiter les chambres. Grandes et presque propres, elles sont négociées à 1500 Rp pour une nuit sans la clim, et il se propose même de nous concocter un délicieux rice&curry aux légumes, arrosé à l'arak pour le souper. 
Si c'est pas du bonheur, ça y ressemble... 
Nous posons nos affaires, le chauffeur nous demande si nous avons faim et nous emmène dans son gros camion à 1 minute de là vers une cantine dont le personnel est aussi souriant que le masque funéraire de Staline. Personne ne daigne venir s'enquérir de nos commandes, alors je me lève et vais me servir dans le frigo de boissons. 

Madame Hopper
Une charmante dame se place dans son petit kiosque, entouré de ses bonbonnes de propane et commence à nous faire cuire des hoppers. Ceux-ci sont excellents et nous en mangeons en quantité industrielle. Hélas, ça ne suffira pas à la dérider et nous découvrons nos premiers Srilankais sans sourire. Nous ne sommes pas surpris outre-mesure, dans deux guides différents il est indiqué que les gens du cru ne voient les touristes de passage que comme des gains éventuels et qu'ils ne feront pas de gros efforts pour être agréables. Je confirme. 

Nos fières Bretonnes ne peuvent plus arrêter d'enchaîner les hoppers, ces petites galettes bombées, servies natures ou remplies au choix d'un œuf, de nouilles ou de fruits, souvenir de leur Armorique natale. Rassasiées et heureuses, elles libèrent la cuisinière qui peut retourner à son salon/cuisine/chambre où ses enfants et son gendre ont les yeux rivés sur un écran de télévision blafard dans lequel des couples amoureux chantent et dansent dans des tenues étincelantes. 

Nous revenons à pied à notre demeure, il nous reste un peu plus d'une heure avant le départ du safari. Le simili-Gandhi ne nous parle plus, ni même de nous regarde. Il fume tranquillement dans son salon en louchant sur un match de cricket sans s'occuper de nous. Ce qui nous laisse tout le temps nécessaire pour vaquer à nos occupations, et discuter de la suite du voyage puisque nous gagnons une matinée. Enfin à 14h30 le chauffeur arrive et nous libère du vieux garçon grincheux. Nous sommes installés sur les banquettes du pick-up en route vers le parc, le vent chaud nous apporte un semblant de fraîcheur, mais dès que le véhicule s'arrête le soleil nous rappelle sa présence. Nous payons le chauffeur et l'entrée du parc et embarquons un guide qui va nous accompagner pendant tout le safari. 
Le parc national d'Uda Walawe couvre plus de 30 hectares et abrite de nombreux oiseaux, quelques 500 éléphants, plus d'un millier de crocodiles, des paons, chacals, buffles d'eau, et quelques léopards. Ces derniers sont si peu nombreux que nous savons d'ors et déjà que nous avons une infime chance d'en apercevoir. 
Guêpier d'Orient
Le guide est sympathique (ça fait du bien) et dès l'entrée du parc, nous tombons sur un éléphant. Probablement un figurant qui s'attend à recevoir des bananes que quelques imbéciles aiment à donner au travers des barrières électriques en dépit de tout bon sens. Notre guide arrête le véhicule à coups de pièce de monnaie frappée sur le cadre de la bâche du pick-up, nous fait découvrir ici un caméléon, là un guêpier d'orient fondant sur ses proies agiles. Un peu plus loin des buffles d'eau aux cornes immensément impressionnantes trempent dans un marigot tandis qu'une petite famille de chacals prend le frais sous l'ombre salvatrice d'un figuier. 
Nous croisons peu d'autres véhicules, et pouvons à loisir nous arrêter pour observer la faune sauvage. Une harde d'éléphants dévore un petit coin de forêt. Ils sont imposants et pourtant extrêmement silencieux. D'un coup de trompe ils arrachent la moitié d'un buisson et enfournent cette méga salade croquante dans leur gueule d'où sort une jolie langue rose et pointue. Leurs grands cils battent coquinement sur leurs yeux jaunes qui nous observent. 

Nous longeons à présent le réservoir qui a donné son nom au parc et qui est devenu un lieu de rassemblement des grands animaux pour l'apéro du soir. Quelques crocodiles, gueule béante, finissent de digérer le dernier repas au soleil. 

Des éléphants ados testent leurs hormones en se poussant de la trompe comme deux écoliers qui font semblant de vouloir se battre pour mieux impressionner leurs copains dans la cour d'école. Je pousse, tu pousses, mais on se frappe pas, ça fait trop mal. 

De l'autre côté du plan d'eau, un grand mâle expose ses défenses, le guide nous informe que c'est assez rare et contredit du coup son affirmation concernant l'absence de braconnage dans le parc. Je lui avais posé la question un peu plus tôt et il m'affirmait que ça n'existait plus, car les gardes étaient très vigilants. Ce dont je doute un peu, car le parc est grand et les barrières électriques ne font pas peur aux humains. 
Nous distinguons quelques formes qui se déplacent rapidement dans l'herbe sèche. Non, ce ne sont pas des léopards qui doivent faire une sieste dans un arbre, mais probablement des chacals dont nous ne distinguerons que la frêle silhouette. C'est un peu plus facile de trouver un éléphant dans cette brousse. Des paons filent devant notre véhicule en faisant onduler leur immense queue prétentieuse. Leurs cris sont caractéristiques, ils sont toujours à la recherche de Léon. Si vous ne connaissez pas le braillement du paon, cette dernière allusion est absolument sans intérêt. 

Au lieu de prendre à gauche vers la sortie, notre chauffeur tourne à droite, en direction d'un petit groupe d'éléphants. Une grosse femelle, occupée à désherber son petit jardin est intriguée par notre troupe et s'approche tout doucement de nous. En tendant la main, je pourrais caresser son joli front bombé. Son œil nous scrute, sommes nous une menace ? 
De l'avis du guide, elle est maintenant trop proche de nous. Un simple coup de trompe pourrait faire des dégâts, alors il fait un geste dans sa direction en émettant un bruit. Elle fait tranquillement marche arrière pour vaquer à ses opérations de jardinage. De l'autre côté de la piste les tantes et cousines prennent soin du petit dernier qui vient de fêter ses deux mois. Les éléphantes se relayent pour surveiller le curieux petit pachyderme que l'on dirait prêt à s'envoler d'un battement d'oreilles. Elles s'interposent toujours entre l'éventuelle menace et le petit ce qui fait un barrage pour le moins efficace. 

Voir des éléphants esclaves d'un cirque, prisonniers d'un zoo, dans un temple, attaché à une chaine trop courte ou, sur un trottoir de Phuket, gavé de bananes données par des touristes pour quelques sous est une chose. Mais en voir des sauvages en liberté en est une autre, et ce bonheur est indescriptible.

Le temps passe vite en bonne compagnie et il est déjà temps de retrouver notre charmant hôte. Nous avons passés presque trois heures dans le parc, et aurions aimé y rester beaucoup plus longtemps. Prendre un cocktail frais au bord du lac, abrités sous des parasols, bercés par les barrissements graves des pachydermes, en contemplant le soleil se coucher sur des pélicans au vol majestueux. Hélas, le trip ''Out of Africa'' n'est pas prévu dans le forfait. 

Retour au Holiday Bunglow comme c'est écrit sur la pancarte. Le chauffeur nous laisse seuls avec monsieur Gandhi qui va nous faire un numéro grandiose de malade imaginaire. À cause d'une sale blessure lors de la guerre de Corée et qui n'a jamais vraiment guéri, il a mal à l'épaule. Gestes éloquents et grimaces de douleur à l'appui il nous fait voir l'éclat d'obus virtuel fiché dans son os, raison pour laquelle il ne peut plus nous faire son rice&curry dont personne ne parle, et pour cause. Nous sommes déçus, mais oh miracle, il a une solution. Il nous propose d'aller manger au boui-boui de ce midi, et même d'appeler la matrone pour qu'elle prépare la tambouille. Nous passons commande pour 19 heures et allons enfin prendre une douche. 
À l'heure dite, nous sommes attablés dans la salle à manger et le buffet est prêt. Jamais personne ne s'inquiète de nous, alors nous allons nous pourvoir en boissons fraîches dans le frigo et commençons à nous servir au buffet où la nourriture est présentée dans de beaux gros bols en terre cuite. Riz blanc, dahl, haricots, légumes divers et darnes de poissons flottants dans leur sauce sont au menu. On dirait que ça date de midi, en fait, je crois bien que la cuisinière ne s'est pas trop foulée et a simplement réchauffé les plats déjà au menu de la semaine. Il n'empêche que c'est très bon. 
Nous commandons quelques hoppers à l'œuf et nous régalons en devisant de cette folle journée. Un groupe de locaux investi le buffet et boulotte nos restes, il m'est avis que ceux-ci ne payeront pas pour leur souper... La télé passe bruyamment une sitcom d'un intérêt proche du zéro absolu, (pour rappel -273,15ºC) où un gros moustachu en débardeur moulant jaune assez peu viril,  tente de séduire une brunette à peine pubère. Le papa n'est pas vraiment content de cette situation et le fait bien comprendre au moustachu en roulant de gros yeux. S'ensuit un quiproquo avec le fiancé officiel de la jeune ingénue qui se tortille les mèches de cheveux en poussant quelques soupirs langoureux. Nous on a pas aimé mais les serveuses ont carrément trippé, je crois même que la petite a écrasé une larme sur sa joue rebondie.

Nos sourires s'effacent lorsque la facture arrive. Une somme astronomique au vu des prix payés les jours précédents et de ceux pratiqués en général dans le pays. Nous demandons le détail, mais le peu d'anglais que marmonnait la dame vient de disparaître comme une pelletée de neige sur une plage du sud et la communication devient impossible. 
Fi des arnaques et des arnaqueurs, nous rentrons coucher nos carcasses vidées de leur énergie. À peine allongé, le courant est coupé. Le salvateur ventilateur du plafond s'arrête, il fait une chaleur épouvantable. Soupçonnant Grincheux de vouloir faire des économies, je sors de la chambre et réenclenche le disjoncteur. Le ventilateur peut recommencer à brasser l'étuve dans laquelle nous dormirons finalement très bien.

Martin-pêcheur

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Vendredi 14 février – Ella Rock - Pas de bière pour Poya !

Ella rock
Nous avons raté Youcef hier soir après son massage, mais je le vois au coin de la route à attendre son autobus. Juste au moment où celui-ci arrive, j'ai le temps de lui dire au revoir. Le bus est plein à craquer, mais je lui fais confiance, il trouvera bien une petite vieille pour lui laisser la place. 

Son massage était agréable, sans plus, mais fortement déconseillé aux chatouilleux. Voilà qui me conforte dans l'idée de faire une croix sur ce soin si je ne veux pas finir enchaîné dans un cul-de-basse-fosse à manger du rats&curry, à cause d'une agression physique sur la personne de ma délicieuse masseuse. 

Le club des 5 est attablé au Curd Shop qui est devenu notre cantine officielle. Je commande un curd, honey, müesli qui va me transfigurer pour la journée et m'apporter l'énergie nécessaire pour la suite du programme. 
Les agapes terminées, nous prenons la route de la voie de chemin de fer en direction d'Haputale pour grimper au Ella Rock et voir si le gros sapin solitaire est aussi loin qu'il en a l'air. Le temps est superbe et le soleil prévoit de faire des siennes aujourd'hui. 
Marcher sur les traverses en sachant que le train ne viendra pas sans pousser son long et rauque souffle de vieille bête au bout du rouleau est rassurant. Comme indiqué sur le plan acheté plus tôt, nous quittons les rails juste après le pont métallique noir et prenons un petit chemin qui passe dans un arrière-jardin de maison. Le petit vieux qui a fait demi-tour en nous croisant est toujours collé à nos basques. Il nous dit que ce n'est pas le bon chemin, que c'est trop difficile et qu'on ferait mieux de le suivre. Nous lui disons que nous n'avons pas besoin de guide, merci monsieur, vous feriez mieux d'aller vous reposer dans votre hamac en regardant le temps passer. Je crois qu'il ne maîtrise pas très bien l'anglais puisqu'il nous fait un beau sourire édenté et reste dans les parages. 
Nous longeons des champs de choux, traversons ce qui pourrait être une très jolie petite rivière, mais qui n'est qu'un qu'un pauvre filet d'eau serpentant entre les parcelles de crucifères, parsemé de sacs en plastique et sentant fort la décharge pestilentielle. Misère, même ici l'homme aime à se saborder... 

Le vieux bonhomme fantôme apparaît là où s'y attend le moins, il nous dit une ou deux fois que nous ne prenons pas le bon chemin et nous fait des signes éloquents vers des sentiers qui ont l'air de vouloir monter vers cette silhouette d'arbre perché au bout de la montagne. 
Le soleil est bien là, malgré l'altitude la chaleur est étouffante. La montée commence à devenir de plus en plus raide. Le vieux est au coin du chemin alors nous lui disons que nous n'avons pas d'argent et hop, il disparaît... 
Quelques voix occidentales nous informent que nous sommes dans la bonne direction. Le sentier s'enfonce à présent sous d'immenses arbres qui ressemblent à des eucalyptus, mais n'en ont pas le doux parfum. L'air y est un peu plus frais, au moins le soleil ne nous tape plus sur la tête à grands coups de masse de forgeron. Le chemin est raide, les dernières séquelles du Adam's Peak sont encore sensibles, nous suons à grosses gouttes et devons nous motiver pour finir cette dernière escalade. Le couple que nous croisons nous informe de l'imminence de notre arrivée au rocher. Nous sommes motivés et finissons enfin cette épreuve en arrivant au chemin qui doit être l'accès le plus facile. Il n'y a plus grand chose qui nous effraye depuis mardi matin... 

Quelques dizaines de mètres sur un terrain plat, des arbres immenses qui jettent leurs frondaisons vers les cieux et là, à portée de pas, le fameux Rocher d'Ella. L'arbre dont nous ne distinguions que la lointaine silhouette est à nos pieds. Le vent vient rafraichir nos anatomies en nage et le soleil va sécher rapidement nos t-shirts étalés sur les roches chaudes. 
La vue est extraordinaire. Le paysage alpin, nous sommes si loin de l'image que nous nous faisions du Sri Lanka. Un sympathique Bavarois moustachu vient nous apporter nos bières et nos saucisses, sa plantureuse dame nous fait couler un bain frais, Heidi gambade dans les prés et leur locataire, Charles Ingalls coupe du bois... J'ouvre les yeux et constate que l'esprit est farceur. 

En face de nous s'érige le Little Adam's Peak qui est un pâlichon ersatz de son majestueux grand frère. Possiblement que seules quelques marches l'ont ainsi baptisé, cette balade là semble plutôt facile. Nous rencontrons un couple Québécois, ce qui monte à 3 le nombre de compatriotes rencontrés pendant ce voyage. André est heureux de parler avec son drôle d'accent alors que nous n'avons rencontré que des Français depuis des semaines. Leur guide (la folle) réclame 5000 roupies pour les avoir guidés et encore elle a l'air pressée de redescendre. 

Seuls sur cet aérien îlot minéral, nous prenons le temps d'admirer le paysage, la verticalité dans Ella Gap et les arbres majestueux qui peuplent la forêt alentour. Le retour se fera plus aisément par le même sentier, sur lequel nous finirons par nous perdre un peu. Mais l'odeur des choux sera nos petits cailloux blancs et nous retrouverons facilement la Rivière Enchantée. Alex qui voulait se doucher sous la cascade hésite en voyant les nappes d'hydrocarbures que même les rats du coin évitent de fréquenter. La petite canalisation qui récupère une partie des eaux de ladite cascade charrie un liquide opaque et malodorant. Il faut, je pense éviter d'y tremper quelque partie du corps que ce soit et à laquelle on tient. 

Le long de la voie de chemin de fer, le Garden Restaurant nous fait de l'œil. C'est le temps de nous poser et de boire à même la King coconut. Son eau désaltérante, la vue sympa et le calme, loin de la ville sont des arguments indiscutables pour profiter de la vie. 

Enfin, nous arrivons à Ella après un peu plus de 4 heures de balade, et le serveur du Curd Shop nous ouvre grand les bras. Sa nourriture roborative est un baume au cœur et à l'estomac, je me sens prêt à attaquer le Little Adam's Peak. L'heure approche pour nos trois candidats aux chatouilles ayurvédiques. J'en profite pour discuter avec Alex et le propriétaire de la Guesthouse qui est un monsieur génial. Aujourd'hui c'est son anniversaire et j'ai été le premier à lui souhaiter ce matin alors que j'allais dire au revoir à Youcef. Il me demande si nous voulons un thé au gingembre et revient avec ledit thé, des bananes et des biscuits au chocolat. Il est vraiment chou ! 

L'heure tourne et la perspective ainsi que la motivation de grimper sur le petit frère de la Montagne Sacrée se dissipent peu à peu dans les brumes de la félicitée et de la paresse. Nos massés reviennent avec le sourire et me confirment que j'aurais probablement eu un geste fort malheureux envers la frictionneuse, toute ayurvédique qu'elle soit. Les doigts enfoncés dans les mollets encore à vifs et les papouilles dans mes côtelettes m'eurent à coup sûr fait perdre le contrôle de mon légendaire calme. Et ça, c'est mal. 

Ce soir, nous irons encore une fois manger au Curd Shop, et malgré nos invocations, suppliques déchirantes, yeux langoureux et propositions indécentes, nous n'aurons pas droit à la moindre goutte de cervoise. Aujourd'hui, nous sommes le 14 février et tout amoureux que je puisse être, c'est avant tout un jour de pleine lune. Et à Poya nul alcool, tu ne boiras. 
Je comprends pourquoi hier soir le Rade de la Gare affichait complet !


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