Dimanche 23 février – Bentota

Talitrus saltator
Il en fallait une, ce sera celle-là... La pire nuit de notre voyage. 
Sans moustiquaire, et pourtant, nous avions mis un tortillon avant de nous coucher, les petits insectes s'en sont donné à cœur joie. J'ai l'impression d'avoir passé la nuit dans un centre de transfusion, alors que je n'y ai même pas droit. Dès le réveil, je demande au personnel de nous installer une moustiquaire, ce qui sera fait dans les minutes suivantes. Mais ces piqûres sont intenses. Les impacts sont gros comme des trous d'obus, durs et grattent à s'en arracher la peau. Ce n'est pas normal, j'ai souvent été piqué, mais ça ne dure jamais. André à les jambes tellement attaquées qu'elles sont déformées. La peau boursouflée et l'envie de se mutiler commencent à jouer sur son humeur. On dirait qu'un Alien est en train de naître dans ses gambettes. Une pizza trop garnie et trop cuite pousse en dessous de ses poils. 

Je vais rapidement vérifier sur internet, enfin aussi vite que la connexion merdique de l'hôtel le permet, car j'ai un doute. J'ai subi exactement la même chose à Koh Lanta, avec toutefois un peu moins de virulences. Ce sont des puces de sable, la fameuse Talitrus saltator. Sale petite bestiole laide qui se cache dans le sable et profite d'un pauvre corps allongé pour s'en repaître et le faire souffrir de longues semaines. Les piqûres sont particulièrement urticantes et grosses. Contrairement à celles des moustiques qui démangent quelques minutes, les puces de sable laissent un souvenir impérissable pendant plusieurs jours, voire semaines. Finalement, nous envions maintenant les riches touristes de l'hôtel Avani qui sont protégés par leurs chaises longues. Promis, plus jamais de serviette directement sur le sable, et encore moins jouer à l'escalope panée en se roulant dans le sable d'une plage abandonnée. 

Notre quête, ce matin est de trouver une crème idoine. Plusieurs petites pharmacies vendent tout et n'importe quoi le long de la route. Difficile d'expliquer ce que nous voulons à des apothicaires qui ne parlent pas anglais ou alors aussi mal que nous. Finalement, André montre ses gambettes boursouflées et moi, je mime une grosse puce affamée. Si cela ne fait pas avancer notre recherche, ça a le mérite de faire rire les commerçants et leurs clients. Enfin un pharmacien nous propose plusieurs crèmes qui sont annotées en anglais et où l'on peut distinctement lire les mots cortisone et antibiotiques. 
Sauvés ! 

L'application de ce baume sera un soulagement et le temps de guérison sera plus court que mes tartinages de potion magique trouvée dans une officine illégale de Koh Lanta. 

Pas question de mettre un pied à la plage aujourd'hui. De toute façon, le ciel est couvert et la météo prévoit des averses à 14 heures. Comme prévu, à 14 heures, il pleut, les météorologues Srilankais sont incroyables. 
Avant cela, nous voulons aller jeter un coup d'œil au très fameux Villa Cafe, une autre merveille signée Geoffey Bawa. Si notre accoutrement peut laisser à désirer, nous serons toutefois très bien reçus par le responsable de l'accueil, qui nous introduit sous le grand plafond de la salle à manger. On ne sait jamais qui peut se cacher sous des haillons. Princes ou voleurs ? 
Là pour le coup, ni l'un, ni l'autre, seulement deux curieux qui veulent boire un café hors de prix dans un décor enchanteur. Les clients ne sont pas du même monde. Les nounous Philippines s'occupent d'enfants qui se demandent qui sont ces personnes qu'ils doivent appeler papa et maman. Pour ces gens d'affaires, la course au repos est commencée et ne devrait pas durer plus d'une semaine. Branchés en permanence sur un téléphone ou un ordinateur. 
La détente est une occupation de pauvre. 
Nous faisons un tour rapide dans les pièces avoisinantes en nous extasiant de la décoration et de l'architecture en jouant au chat et à la souris avec le discret gardien qui finira par demander aux deux dames devant nous de quitter les lieux. Adieu monde inaccessible. 

L'immense plage noyée sous les vagues ne finit plus de s'étendre. Un bateau aux plats-bords cousus est échoué, et semble attendre une prochaine marée pour affronter l'océan. Nous remontons sur la route et tombons complètement par hasard sur un magasin que je cherchais depuis hier et que personne ne semblait connaître. La boutique Chaplon est là, devant nous et nous ouvre grandes ses portes. Le personnel, désœuvré, nous attendait avec impatience et n'aura de cesse de nous faire sentir, goûter et expliquer tous les thés vendus dans leur superbe boutique. 

Les différentes régions de productions, Dimbula, Nuwara Eliya, Uva, Kandy et les grades des thés. Du OP (OP pour orange pekoe, qui n'a rien à voir avec l'agrume, mais avec la famille Oranje régnant aux Pays-Bas au XVIIe. Pekoe est une déformation du mot chinois Bai Hao qui signifie duvet ou bourgeon). Les feuilles brisées (B pour broken) que l'on retrouve le plus fréquemment dans nos tasses : BP, BOP, BOPF, FBOP etc. Et pour finir le grade D, pour dust, la poussière de thé qui remplit les sachets industriels. 
Tout un monde très intéressant dans lequel j'aimerais passer plus de temps, mais c'est précisément ce qui nous manque. Alors nous choisissons avec l'aide d'un vendeur souriant, les thés les plus susceptibles de nous rappeler tous ces moments lorsque nous serons rentrés chez nous et que l'hiver aura des soubresauts particulièrement désagréables. 
Le passage à la caisse est un autre instant surprenant. La somme demandée est tout simplement ridicule, je dois avoir une drôle de tête puisque la fille rigole et me demande si j'en veux d'autre. Les seuls thés vraiment chers sont les thés blancs : golden et silver tips, formés des bourgeons terminaux (pekoe) des plants. Ceux-ci sont roulés, s'imprégnant du suc des feuilles et subissent des séchages et des maturations différentes. 
Du thé très haut de gamme, du T majuscule.

Sur le bord de Galle Road très passante, un vendeur d'agrumes nous fait goûter à ses petites clémentines. Elles sont délicieuses, très juteuses, sucrées et sans pépins. Nous lui achetons un sac pour lequel il demande 200 Rp. Pourtant sur le carton au-dessus, il est bien indiqué 500 grammes pour 150 roupies. Je ne sais pas lire le cingalais, mais les chiffres sont les mêmes que les nôtres. Je lui montre son panneau, il me répond quelque chose d'incompréhensible, et sert un autre client pressé. Qui prend la même chose que moi, donne 200 Rp et qui reçoit discrètement un billet de 50 en retour. J'attrape le bonhomme pour lui demander des explications et comme par hasard il ne parle plus du tout anglais. Quelle coïncidence, il a le même problème que nos amis épiciers Gallois et le vieux schnock de Mirissa... 
OK ce n'est pas pour 50 malheureuses roupies froissées que je vais me ruiner, mais ça commence à bien faire les petites arnaques merdiques. 

Alors, je me venge, retourne son étal d'un coup de pied sur les rails de chemin de fer alors que l'alarme du passage protégé retentit et que les barrières descendent. Un train arrive arrive au loin. Il me maudit et court après sa marchandise sans entendre le sifflet de plus en plus énervé du conducteur. Je sors mon appareil photo prévoyant un drame. Le conducteur de la locomotive actionne le frein d'urgence. Des étincelles jaillissent sous les roues métalliques dans un feu infernal. Le vendeur tourne la tête, trop tard... 
J'ouvre les yeux, le soleil brille à la lisière d'un magnifique nuage noir, je mange mes clémentines goulûment et espère que les 50 roupies pourront aider ce vieux monsieur pauvre. 

La pluie commence à tomber. Il est effectivement 14 heures. Une petite pluie fine de rien du tout, mais qui nous donne une excuse pour entrer dans un restaurant dans lequel j'ai très bien vu une vitrine remplie de desserts. La très grande jolie propriétaire se fera une joie de me servir un kiribath (kiri pour lait, bath pour riz) à la noix de coco et au miel. Un pur délice de petite bouchée gourmande. Les autres desserts sont tout aussi appétissants, des roulés frits au miel, des carrés enveloppés de graines de sésame, watalappam, mung kavum, je les veux tous ! 

Le crachin s'est maintenant un peu plus affirmé. C'est la première fois qu'il pleut de tout notre voyage, et les Srilankais sont aux anges, car il n'y a pas eu une goutte depuis de trop longues semaines. Dans le sud aux alentours de Mirissa, les propriétaires de guesthouses avaient la crainte de devoir couper l'eau durant la journée pour l'économiser. Ce qui ne semblait pas préoccuper le moins du monde les grands hôtels qui usent et abusent de cette précieuse ressource. 

Un petit kiosque vend de beaux fruits dont les étonnantes et très goûteuses bananes rouges. La Rathambala est une banane courte et épaisse, avec une chaire crémeuse, sucrée et un peu rose. Loin de la fadasse Cavendish qui domine nos étals pour un prix ridiculement bas et dont la culture empoisonne une grande partie de l'hémisphère sud, les bananes srilankaises sont des concentrés de goût et de saveurs. Les prix sont à l'avenant, les consortiums internationaux n'offrent pas les subventions auxquelles ont droit les producteurs les plus riches d'Amérique du Sud. 
Un groupe slave ordonne et commande des fruits et remonte dans leur taxi au grand soulagement des vendeurs. Le nom Canada (désolé, j'ai essayé Québec, en vain) fait encore son petit effet. Non madame ce n'est pas du tout à côté de la Germany... 

Un chauffeur de tuk-tuk qui nous suit depuis un petit moment vient nous dire qu'il nous attend de l'autre côté de la route, à coté du Spa ayurvédique. Je lui dis que ça va aller et que je pas besoin de ses services, merci. Il attend quand même. 
Nos achats conclus, nous traversons la route pour voir ce qui se cache derrière ces grands murs en pierre. Le chauffeur surgit de la porte et un grand jeune homme aux cheveux longs est à ses côtés. Il est étudiant en médecine ayurvédique et apprend les techniques de massage. Il ne nous force pas à entrer ou à acheter quelque service que ce soit. Simplement parler, échanger à propos de nos pays, nous demander ce que nous pensons de son île sublime. 
Le chauffeur trouve que ça traîne en longueur et nous incite à prendre des soins. Évidemment, la commission devrait être à la hauteur de ses services. Nous déclinons poliment et avec le sourire. Il veut maintenant nous emmener dans son véhicule à notre hôtel, mais la pluie cesse. Il demande 250 Rp, je lui dis que je payerais au maximum 100 et il descend à 150. 
D'un coup, il perd patience. Nous invective en nous disant que nous avons acheté des thés hors de prix chez Chaplon dont il reconnaît le sac, nous parle des bananes rouges qu'il sait chères, que nous avons les moyens, etc. 
Il nous parle bêtement, mêlant plusieurs langues dont quelques mots d'anglais, sous le regard amusé et un peu étonné du futur docteur. Étonnement, je reste calme. Avoir visualisé une version tropicale du Ben belge qui, pour un oui ou un non se laisse aller à ses pulsions primaires, me rend zen. 
Je dis au monsieur avec le sourire que ce n'est pas la peine de s'énerver, que j'ai toujours parlé calmement et gentiment et qu'il a très mal choisi ses arguments de vente. Je salue le grand chevelu et nous partons, à pied, sous la bruine de chaleur qui vient de remplacer la pluie. L'énervé essaye encore de nous convaincre en nous suivant, mais nous l'ignorons. Renforcement positif. 

De retour dans notre chambre, nous profitons du petit tube de 5g de crème pour soigner nos horribles piqûres et souperons dans un tout petit boui-boui, La Café, qui n'a probablement jamais vu grand touriste et dans lequel nous sommes merveilleusement accueillis. Pour 580 roupies (4,90$) nous nous régalons de deux gros kottu roti aux œufs et légumes, arrosés d'une grande bouteille d'eau. 

Nous venons de découvrir notre cantine pour le restant du séjour à Bentota.

 
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