Vendredi 7 février – Kandy et ses attractions

Une nuit parfaite, sans moustiques, à température idéale. Au moment de partir pour notre découverte des attractions kandiennes, nous tombons sur notre aimable propriétaire qui nous demande notre programme de la journée et ce que nous envisageons de faire dans les prochains temps. Je lui explique ce que nous avions prévu et je vois bien à sa tête qu'il va me faire une proposition que je pourrais toujours refuser. Il me dit de ne pas réserver le train ce matin pour Hatton, et d'aller faire un tour dans le nord du côté du Triangle Culturel. C'est effectivement un incontournable que nous aurions raté et ce serait une hérésie pour ce charmant monsieur. Soit, changeons nos plans, on est plus à un changement près. 
Je lui demande où trouver des épices de meilleure qualité que celles qui sont importées de Chine que l'on trouve au marché. Ce n'est pas compliqué j'ai l'impression d'être dans un marché provençal avec des herbes du même nom qui viennent de Turquie et de Grèce, poussières et sable en prime. Notre hôte a justement un ami d'enfance qui tient un jardin d'épices et c'est dans ce genre d'endroit que l'on trouvera la meilleure qualité. Il me dit aussi que ce n'est pas le seul jardin et que nous en trouverons plusieurs sur notre route. Il ne nous force à rien, c'est appréciable. En plus ce jardin enchanté est sur le trajet du jardin botanique où nous avions prévu une visite. Il nous appelle un tuk-tuk qui pour 500 Rp va nous emmener à 5 cm pour notre première visite. 
Accueillis par un jeune homme nous découvrons, sentons et dégustons toutes sortes de feuilles, écorces et racines. Les explications sont simples et concises, il nous apprend l'utilisation concrète de ces plantes dans la médecine ayurvédique et dans la cuisine locale, puis s'amuse à me badigeonner le bras d'une crème naturellement dépilatoire. Une noix de muscade tombe à nos pieds d'un arbre gigantesque que la mère de sa grand-mère de son arrière grand-maman a planté un soir de pleine lune. Et voilà déjà un souvenir de moins à acheter ! 
En plus d'être une de mes épices préférée, la muscade est extrêmement photogénique tout enrobée de son délicat macis rouge dentelé et brillant. Évidemment la visite se termine par une réunion Tupperware, où sagement assis sur des chaises nous nous étonnons de l'invraisemblable pharmacopée de cette médecine millénaire. Des lotions pour empêcher les cheveux gris, des crèmes pour toutes sortes de maladies de peau, des huiles infusées de 25 plantes pour les sinusites, des pilules pour le cholestérol, de la poudre pour blanchir les dents, l'incontournable aphrodisiaque à base de racines et de baies, il me les faut tous ! Enfin presque tous, je me de la couleur de mes cheveux j'aimerais juste qu'ils repoussent, mais il n'a rien pour cela, ce n'est pas le département des miracles et pour ce qui est de la fabrication des bébés, je laisse ça aux professionnels. 
L'entrée du jardin botanique est facturée 1000 Rp. J'imagine que le prix n'est pas le même pour les locaux qui sont légion à se tenir la main sous les figuiers centenaires. Les bosquets de bambous géants qui nous accueillent dès l'entrée forcent le respect. Les troncs se perdent dans le ciel immaculé et le grincement qu'ils font en se frottant les uns sur les autres au gré de la brise est irréelle. Tout est très calme ici, nous sommes loin de l'agitation dantesque qui règne sur la route. Le parc offre un paysage très varié et quelques bestioles viennent animer les cocotiers géants. Nous traversons des palmiers de collection, un petit jardin de plantes médicinales, contournons le lac asséché que seul un inquiétant serpent fréquente encore, et sommes accompagnés par de drôles de petits singes coiffés comme des pages de François Ier. 
Le mâle dominant couvre toute femelle à sa portée mais s'assure auparavant que la dame est propice à ses faveurs. Monsieur Sans-Gêne se place de façon à inspecter la carrosserie arrière de la belle, tripote un peu le pot d'échappement et sans autre forme de procès y fourre son nez et sa langue. Si le fruit est mûr, la saillie s'ensuit, sans amour ni tendresse, un petit coup de ça-va-ça-vient et hop la vie continue, madame ne semble pas choquée et monsieur fait le crâneur. Une odeur nous signale que nous approchons d'une zone à grand risque de chute de fientes. Effectivement, les cimes des arbres de toute une partie du nord du parc sont entièrement couverts de milliards de très grosses chauve-souris. Ça sent la grotte pas fraîche et je me pose une question existentielle, est-ce que le caca des chauves-souris leur coule sur le corps vu qu'elles sont accrochées la tête en bas ? Un jardinier arrache une branche et frappe violemment sur le sol. Je me demande ce qu'il peut bien faire jusqu'à ce que j'entende et vois toutes les bestioles poilues s'envoler de l'arbre sous lequel le forcené s'agite. Bien entendu il vient rapidement me voir pour une rémunération à la hauteur de sa performance et semble fort contrit lorsque je lui tends un billet de 20 Rp tout pourri. Un peu plus loin je me propose de faire de même et de quêter l'argent pour payer le bus du retour à Kandy, mais les arbres sont à présent vides de roussettes et de toute façon je crains de m'attirer les foudres du vieillard fâché. Parce qu'elle m'a grossièrement doublé alors que c'était mon tour de monter sur le petit pont suspendu, je m'efforce de bien marquer la cadence en marchant au pas. Je réussis à faire balancer l'étroite passerelle histoire de laisser un souvenir impérissable à la dame qui semble souffrir du vertige et, lorsque sa couleur atteint le blanc fluo je me penche par-dessus la frêle balustrade en lui faisant un délicieux sourire. Je déteste le manque de courtoisie, tant pis elle paye pour les autres. 
S'il y a bien un endroit touristique c'est ce jardin botanique, alors de toute évidence c'est ici que nous allons enfin trouver des cartes postales à envoyer. Depuis notre arrivée, hormis les cartes du Barefoot à 3,50$, nous n'avons trouvé que de vieilles images décolorées aux coins tout racornis. Impossible d'envoyer des horreurs pareilles si ce n'est pour se moquer du destinataire... Et bien non, même ici tout est hideux. Alors à ceux qui s'attendaient à recevoir une carte, nous nous en excusons sincèrement, il reste les photos, je peux toujours y mettre un petit mot à votre intention. 
Le retour vers Kandy se fait de la façon la plus simple et la plus économique. Juste à côté de la sortie du jardin il y a un arrêt de bus. Il suffit de faire signe en secouant la main à plat vers le sol pour que le chauffeur s'arrête dans un hurlement de freins épuisés et un épais nuage de poussière. La porte arrière est en face de nous, nous sautons dans la cabine et miraculeusement deux places sont libres juste en face. Il nous en coûtera 17,50 Rp (0,14$), je n'en reviens toujours pas du prix des transports en commun. 
On est loin d'un autobus traditionnel de nos grandes villes. Si le bus est attrapé au vol sur la route il y a assez peu de chances de trouver une place assise. Aucun endroit pour ranger ses bagages, si ce n'est à côté ou derrière le chauffeur, ou encore payer une place supplémentaire pour y déposer son sac. Ce qui me dérange un peu lorsque je vois des gens debout, a fortiori une jolie grand-mère ou une maman avec son enfant. 

Nous sommes promptement jetés hors du bus devant le marché où encore une fois le rayon des viandes est à vomir. Je ne suis pas spécialement dédaigneux, mais il faut être fait fort pour circuler dans ces allées sans éprouver un fort sentiment de dégoût. La dernière fois que j'ai eu cette sensation c'était en Égypte où les bosses des dromadaires trônaient au milieu de têtes de vaches, leurs entrailles fétides exposées aux nuées malsaines de voraces mouches vertes. En apnée totale depuis trop longtemps je sens mon corps m'abandonner, il faut vite s'extraire de ce calvaire. Heureusement nous commençons un peu à connaître les environs et rapidement nous regagnons l'air libre et le soleil. 

L'heure culturelle est arrivée, nous allons visiter le fameux Temple de la Dent. Rien à voir avec un regroupement de denturologues, cette dent appartenait à rien de moins que le célèbre Bouddha. Pour la petite histoire, au XVIe siècle, les Portugais ont dérobé la dent, l'ont emmené jusqu'à Goa en Inde et l'ont brûlé en faisant la fête autour d'un immense brasier, histoire faire les Sri Lankais. Mais ceux-ci avaient prévu le coup de traître des colons et avaient remplacé l'originale par une copie. Ils en rient encore, et les Portugais sont moqués par ce qu'ils croient être des sourires de gentillesse. Nous franchissons le portique de sécurité très sérieusement gardé par un militaire moustachu, qui depuis le terrible attentat de 1998 ne laisse plus passer personne sans le fouiller et vérifier l'intégralité de son sac. Enfin, pas lui tout seul ils doivent être plusieurs à se relayer. C'est aussi le moment de se parer d'un sarong, car les jambes et les épaules nues sont interdites. Pour s'assurer du sérieux de la pose, le jovial moustachu nous lève le t-shirt par-dessus la tête et nous ceint de ce bout de tissu comme si nous étions destinés à être momifié et ainsi cacher nos gambettes. 
À la billetterie nous payons les 1000 Rp et donnons nos chaussures à l'employé voisin. Mais c'est quoi l'idée de poser du pavé noir sous le soleil lorsque tout le monde doit se balader pieds nus . Rapidement, en sautillant grotesquement nous entrons dans les murs ce temple bouddhiste. Quelques guides essayent de nous vendre leurs services, mais un sourire et un No Thank You suffisent à les éconduire. Au Sri Lanka tout le monde essaye de vous vendre quelque chose, taxi, tuk-tuk, colifichets, guides, mais personne n’insiste lourdement. Il suffit de faire un non de la main avec le sourire et l'affaire est close. 
Nous pénétrons dans le lieu saint où est gardé la copie de la Dent que nous ne verrons pas et sommes immédiatement envahis d'une ferveur intense. Les gens prient sans s'occuper de nous, ils murmurent des invocations, les yeux fermés et les mains jointes. L'air est saturé d'ondes positives, la fraîcheur des lieux et les rayons du soleil traversant les persiennes ajoutent à la magie. Dans une autre salle, deux moines en robes safran sont en train de bénir des visiteurs, bouddhistes ou non en leur accrochant un bout de ficelle blanche autour du poignet. Demain nous prenons l'autobus régulier pour aller à Dambulla, je pense qu'il est plus que recommandé de passer entre les mains de ces moines, une petite aide spirituelle ne sera pas de trop. Je tends mon poignet droit à l'aimable monsieur, il me noue plusieurs tours de ficelle en psalmodiant quelques incantations divines. Il m'émeut, je lui fais un beau sourire et le remercie en joignant mes mains avec un regard que j'espère respectueux et fervent. Nous entendons des chants venant de la salle de la Dent. Nous montons voir ce qui se passe et assistons à un instant privilégié de prières de moines et de nonnes assis face à l'autel. Un chœur de voix entonne des chants très doux. Moi qui pensais avoir atteint l'apogée de mon émotion avec le moine à ficelles, me voilà complètement figé devant ce spectacle. Les chants entrent dans tout mon corps et en fermant les yeux je suis transporté vers quelque chose d'inexplicable. Avant de sombrer dans la dévotion totale, de me raser la tête avec un vieux Bic jetable et de me vêtir d'une robe orange je quitte cet endroit, mais avec respect et à reculons. 

Nous visitons la salle où est exposé Rajah, le dernier éléphant du temple qui y vécut 50 ans et fût consacré par le moine supérieur, ce qui est un fait suffisamment exceptionnel pour qu'ils aient décidé de le naturaliser. À la sortie du temple se tient un café, qui propose un expresso fameux, a presque 5$ ! J'en reparlerais, mais le Sri Lanka, en dehors de son transport en commun et du Rice and Curry, n'est pas une destination très abordable. Dans quelques années voir des routards ''sacs à dos'' deviendra une attraction... 
Le café était la grande richesse de l'île avant qu'une maladie ne détruise tous les plants. Au même moment les colons anglais introduisirent le thé d'Inde, qui prit rapidement la place des défunts caféiers dans les montagnes. Depuis quelques années le pays produit environ 3 tonnes de robusta et celui-ci est d'excellente qualité. Il y a cependant peu de chances qu'il ravisse la place des thés qui ont depuis conquis la planète. 

À 17 heures nous allons voir un spectacle de danses kandiennes qui sont, paraît-il fort réputées. Le spectacle a lieu au nord du lac dans une salle paroissiale où se sont entassés des centaines de touristes arrivés avant nous parce qu'ils avaient eu la bonne heure. Par chance nous trouvons de la place à la mezzanine et je joue le jeu des touristes chinois et nippons en tirant une chaise et en m'installant presque sur les genoux d'un monsieur qui prenait de toute façon trop de place. Forcé de se pousser il me sourit jaune et doit déménager son matériel de technicien de cinéma. Oui cher, je vois très bien, merci beaucoup de votre sollicitude.
Pendant une heure nous avons droit à des démonstrations de danses qui ont fait la réputation des artistes de Kandy et des quelques danses du sud de l’île. Danse du cobra, du paon, de l'oiseau Garuda vainqueur du cobra, danse Raban qui consiste en des exercices d'habileté avec des assiettes virevoltantes, le tout accompagné par le rythme des tambours et des chants. Pour terminer en beauté, deux pyromanes se frotteront les corps, la bouche et la langue avec des brochettes enflammées et finiront en transe en marchant sur un gros barbecue rempli de braises rougeoyantes. Un spectacle qui vaut le coup d'être vu, d'autant qu'il n'y a pas grand-chose d'autre à faire le soir à Kandy. Le soleil lance ses dernières rougeurs sur les eaux calmes du lac et le ciel commence doucement à s'éteindre dans une palette de couleurs pastel, signe qu'il est temps de trouver une table et un bon repas. 

Un petit resto local où il n'y a aucun touriste, mais beaucoup de gens qui mangent avec leurs mains nous attire. À l'entrée un jeune cuisinier finit de cuire de gros bols en pâte et à côté des espèces de tagliatelles sont prêtes à être mélangées avec la garniture de son choix. Le bol se nomme Hopper et peut être servi nature, avec un œuf ou des légumes. Ce que nous pensions être des pâtes sont des lanières de kothu roti, à base de crêpes épaisses roulées et réduites en lanières. Elles sont ensuite grillées et garnies avec les ingrédients de votre choix, et étant donné le chapitre sur la viande, pour nous ils seront toujours végétariens. Certains hachent les lanières avec les ingrédients pour fabriquer une espèce de riz frit extrêmement consistant. Prière de ne rien commander avant, il serait malvenu de ne pas finir son assiette... Contrairement à ce que l'on peut lire ou entendre, la nourriture sri-lankaise n'est pas plus épicée que cela. La thaïlandaise l'est plus, et au Sri Lanka les cuisiniers jouent beaucoup sur le mélange des saveurs. Feuilles de curry, noix de coco séchée au piment, gingembre, galanga, un peu de sucré, tout est harmonieusement mélangé et la langue devient folle de joie dans la bouche. Souvent les restaurateurs demandent spicy or not spicy. Jamais il ne faut dire que vous ne voulez pas épicé, à moins d'avoir un estomac de jeune fille délicate et une langue en soie, sinon ce sera fade et le voyage ne sera pas complété. Vous ne recevrez pas les acclamations du jury et aurez raté une expérience pas si dangereuse que cela. Au pire, hâtez-vous de commander un lassi ou un yaourt, cela va rapidement éteindre le volcan que vous avez entre les dents. En sortant du restaurant je croise la voyageuse la plus excentrique jamais vue et pourtant j'en ai vu un sacré paquet de fuckés... Tout de bleu vêtue, arborant un sourire mystique elle suit une ligne imaginaire dont elle ne peut dévier. De toute façon les gens s'écartent, même les tuk-tuk la laissent passer. Dans sa main droite elle tient un grand bâton noir au sommet duquel est fichée une tête de mort...


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