Vendredi 31 janvier – Ambivalence des sentiments pour Railay

Avant d'attraper les pires infections respiratoires que cette salle de bain au plafond troué et recouvert de mousse verdâtre va certainement nous transmettre, la première action de la journée est de tirer le jeune gérant de sa paillasse et de lui demander la clé d'une autre chambre. 
Nous tombons bien, pas de bruit, pas de moisissures, nous ne verrons qu'un peu plus tard que le pommeau de douche ne tient que par l'esprit sanctifié de Bouddha.

Comme promis par notre cher Tour Operator, le quai d'embarquement pour les plages de Railay ne sont qu'à quelques pas de notre logis. Détail que nous apprécierons grandement ce soir...

Nous payons les 80B pour le transport et trempons avec dégoût nos pieds dans une eau glauque et graisseuse avant de monter sur ce long tail boat
Un bateau longue-queue est une invention typiquement thaïe, un moteur souvent énorme, capable de faire décoller un jet, invariablement assourdissant, un interminable arbre de transmission et au bout une hélice qui se promène au gré des commandes du pilote. Ça demande beaucoup de force, des tympans en téflon et une dextérité sans pareil sous peine de décapitations en série. Il y a quelques années lors d'un visa run à la frontière birmane, j'avais moi-même fait les frais d'un pilote débutant et n'ai dû ma survie qu'à un réflexe que je n'explique que par une intervention divine ! 

Une fois le quota de passagers atteint, le pilote met le cap sur le bout de cette péninsule inaccessible par la route. Nous arrivons sur la côte Est et commençons tout de suite la découverte de ce que beaucoup surnomme une Merveille du monde.
Les premiers hôtels sont beaux, des chaises longues sont alignées comme à la parade, les riches touristes sont heureux de ne pas être trop dépaysés, ils sont entassés et déjà à l'ombre.

Nous empruntons le sentier qui part vers la plage de Phra Nang, que d'aucun considère comme une des plus belles plages du monde. D'aucun devrait un peu plus voyager, car si cette plage est belle, elle ne remporte pas tous mes suffrages. C'est noir de monde, des touristes en goguette se bousculent pour quelques centimètres carrés de sable, ils s'entassent comme des sardines dans une boite de la Belle-Îloise
Tient en passant si un jour vous avez l'occasion de goûter à leurs sardines, garochez-vous, c'est du pur bonheur !

Ça sent l'huile de coco, la cigarette et le pot d'échappement, car c'est un des lieux desservis pas les long-tails. C'est un ballet incessant de shorts à fleurs et de parents stressés par leurs enfants surexcités dans un vacarme de tous les diables. Les speed-boats des grands hôtels se joignent à la cohue, je n'y voit absolument aucune magie. Désolé d'avoir gâché votre carte postale...

Mais en revenant après 16 heures, alors que la grande majorité du tourisme de masse est repartie vers leurs hôtels aseptisés respectifs, la magie opère. Le soleil qui commence à tutoyer l'horizon apporte des couleurs chaudes et dorées aux stalactites qui frôlent les flots, la plage a retrouvé son calme et sa beauté hallucinante. Je me sens mieux de pouvoir modérer mes premières impressions.

Par contre j'ai beaucoup aimé la grotte de Phra Nang, la grotte de la Princesse Sainte. Cette jeune princesse indienne n'eut guère de chance, car sa barque toute royale qu'elle fût, fit naufrage et la belle, n'ayant jamais appris à nager coula à pic. Comme elle était belle et de sang royal, son esprit vint se réfugier dans la grotte de cette falaise, ce qui ne serait jamais arrivé à une simple roturière croyez-moi. 
Le mysticisme exalté des pêcheurs thaïlandais eu tôt fait d'y coller des pouvoirs surnaturels et leurs vœux furent exaucés pour peu que des hommages soient rendus.
Je ne sais pas du tout quel est le lien entre une pêche abondante et un phallus/pénis/verge/zizi/bite/zoune sculpté, en bois, plastique, peint, nature voire même en photo, mais de voir la réaction des enfants vaut tous les voyages ! 
Comme vous l'avez compris, cette grotte est remplie de pénis de toutes formes et de toutes tailles, je n'oserais faire la corrélation de ce rituel avec le nom bien à propos des bateaux desdits pêcheurs.

Revenant sur nos pas j'aperçois une discrète pancarte indiquant Lagoon-View Point
Une corde pend au milieu de rochers affleurant une terre rouge et glissante. Heureusement tout est sec sinon il eut été impossible de franchir les premiers centimètres. Armés de nos Birkenstock nous commençons l'escalade, c'est un peu plus ardu que ce à quoi je m'attendais, mais devant nous deux mamouchkas semblent donner tout ce qu'elles ont dans les tripes, impossible de renoncer sans se faire moquer par la colonie russe qui a envahie le site. Autant j'avais l'impression que Koh Lanta était devenu un de nos nouveau DOM/TOM tant il y avait de Français, autant les poubelles de Railay débordent de bouteilles de vodka.

Il fait chaud, nous sommes en sandales, et les plages sont juste en dessous, mais qu'est-ce qu'on fait là ?
L'arrivée au point de vue se fait finalement assez aisément, la vue est belle et englobe les plages Est et Ouest du haut de cette verticalité où il est bien indiqué que le base jumping est strictement interdit.

Nous cherchons maintenant à atteindre ce fameux lagon. Les sentiers partent un peu dans tous les sens et plus aucun panneau n'indique une quelconque direction. Je prend la décision de suivre le mauvais chemin, mais heureusement un randonneur a fait demi tour après une bonne marche à travers une jungle touffue. Finalement nous croisons une dame passablement dépitée par ce lagon qu'elle n'a pas vu car c'est trop dangereux, et qu'elle n'a pas les bonnes chaussures. Comme nous...

Mais c'est sans compter sur la qualité des sandales allemandes et de la détermination d'un Alsacien et d'un Québécois qui refusent de faire demi-tour après tous ces efforts.
Descentes vertigineuses, sandales coincés dans les rochers, mains glissants sur des cordes lisses, perte d'équilibre et glissades contrôlées, pour enfin arriver aux derniers obstacles. Les prises dans la roche sont parfaites, ce n'est pas pour rien que les falaises de Railay sont unanimement convoités par tous les varappeurs qui y trouvent tous leur compte. Les deux derniers à-pics sont franchis et je me retrouve devant un lac dans lequel je ne me baignerait pas, mais qui dégage une lumière et une sérénité qui font oublier tous ces efforts. 
Une espèce de cratère de volcan plein d'eau glauque, moi qui m'attendait plutôt à un décor digne de ce film fantasme des années 80 et de couleur bleue...
Une grosse balade qui évite de rencontrer tout un tas de monde et qui vaut vraiment le coup, il faut quand même avoir le pied sûr et la cuisse alerte.
Nous redescendons avec précaution, il s'agirait pas de se vautrer, car je me demande bien qui viendra nous chercher dans ce dédale de branches.

Enfin nous sommes de retour sur la terre ferme et rejoignons la côte Est, il est temps d'avaler un bon repas. Ça tombe bien, Railay c'est plein de restos et d'hôtels chics, nous profiterons d'un spécial qui fera parfaitement notre affaire. Nous sommes complètement accros au Som Tham, la salade de papaye verte, et aujourd'hui elle est servie avec du riz gluant et une cuisse de poulet grillée à point. Arrosé d'un jus de pastèque et citron vert, c'est du gros bonheur !

Sans attendre que nos muscles refroidissent, nous traversons la péninsule en direction de la plage Ouest. Un peu moins de monde car la plage est plus grande, mais nous ne sommes pas encore prêt à nous poser. Un autre sentier grimpe à travers les hurlements des singes pour rejoindre la plage de Ton Sai. Les primates sont là au milieu du chemin, pas du tout effrayés de nous voir et s’enhardissant même à nous approcher de trop près.
Y a des limites à la fraternité, mais ils sont tellement cuuuuuute.

Ton Sai, le repaire des rastapoils ! Si Bob Marley ne nous avait pas fait l'honneur de son passage sur Terre, 90% des bars thaïlandais n'aurait aucune raison d'exister. Les couleurs de la Jamaïque flottent à tous les vents, le célèbre rasta barbu  et son compagnon Ernesto Guevara sont partout, les feuilles de Marie-Jeanne décorent toutes les devantures et les magic shakes aux champignons hallucinogènes sont boissons traditionnelles...
Pour vivre à Ton Sai il faut avoir une guitare ou ressembler à quelqu'un qui a une guitare, avoir des tatoos dans le cou, des piercings, des cheveux longs et sales voire des dreads, s'habiller en chiffons et avoir un sourire béat sous un regard hagard. 
L'avantage c'est qu'ici on trouve de tout pour vraiment pas cher et que l'ambiance est bon enfant et ça change des fesses-cousues de l'autre bord.

Nous louons un kayak et partons découvrir ces îles champignons dont la marée basse commence à faire ressortir ces profils si particuliers.
Les gènes de mon compagnon coureur des bois doivent avoir raté la partie ''découverte du Bas-Canada'', portages et compagnie, mais il finira par prendre le rythme et cesser de m'arroser à chaque coup de pagaie. 
Pendant trois heures nous voguons entre les îlots et les micro-plages qui commencent à apparaître dans l'encoignure de quelques baies invisibles à marée haute.

Les plages commencent à se vider de leur trop-plein de touristes et le ballet des bateaux est intense. Heureusement les pilotes nous voient et nous évitons plusieurs collisions fatidiques. En revenant à notre point de départ nous suivons les conseils avisés du propriétaire des kayaks et entrons par le chenal qui reste le seul endroit encore sous les eaux, partout ailleurs la vase au mieux sinon les rochers et coraux sont à l'air libre sur des centaines de mètres. 
Nous portons l'esquif qui n'a rien de frêle et son poids explique sa capacité à prendre des coups sans se briser en petits morceaux. Mais nous n'aurons que quelques dizaines de mètres à franchir alors que d'autres sont pris en plein milieu de champ de mines et semble vraiment en chier ! Y a des gros mots qui vont bientôt fuser...

Nous n'attendrons pas les scènes de ménage et après avoir bien remplis nos shorts de sable, décidons de rejoindre la côte Est de Railay par un chemin forestier. 
Le problème avec les Thaïs, c'est que lorsque vous demandez votre chemin ils ne peuvent pas dire qu'ils ne savent pas. Alors ils donnent une information qu'ils jugent décente sans aucune idée de l'endroit vers lequel ils vous envoient. Donc, cette dame me dit que : oui, ce chemin va bien de l'autre coté, aucun problème, vas-y les yeux fermés mon joli blond... C'est plus ou moins ce que j'ai compris.

Le chemin traverse la jungle et monte sans arrêt, nous ne sommes plus à ça près. Il traverse des ensembles de bungalows que nous imaginons très peu chers mais oh combien envahis de moustiques et inconfortables. Un hamac, quatre pans de mur en paille et un toit en bambou on dirait la cabane des trois p'tits cochons...
Avec le soleil déclinant, la lumière dans la jungle est fantasmagorique, il n'est que le chant des oiseaux et les cris lointains des singes pour troubler le silence monacale qui a envahi nos oreilles. Sommes nous toujours dans la bonne direction ? 
À mon avis d'ancien scout qui ne s'est pas souvent perdu je dirais que oui, et de toute façon il faut que l'un de nous deux soit convaincant pour que l'autre suive. Ce chemin va de toute façon nous mener quelque part... Nous retrouvons un semblant de civilisation, et retombons presque sur notre point de départ ! En fait nous avons fait le tour de la montagne et sommes sur la plage Ouest, qui commence à se préparer aux festivités du Nouvel-An. 

Un tout petit chemin bétonné à suivre et nous arrivons au point de rendez-vous des bateaux au départ pour Ao Nam Mao. Enfin ! Nous sommes épuisés. Je crois que ce soir la nouvelle année se fêtera sans nous, en même temps on est pas plus Chinois que ça.
Béni soit ce quai à deux pas de notre douche et de notre chambre salvatrice. 
Les Birkenstock c'est bien, costaud, confortable, mais ce n'est pas vraiment fait pour escalader des montagnes, n'en déplaise aux bergers teutons, ou alors avec des grosses chaussettes de laine...

Pour en finir, il faut vraiment aller à Railay, c'est beau en ti-père, il y a plein de choses à faire hors de la plage et à un moment donné les gens s'en vont.


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