Samedi 15 février – Ella - Uda Walawe, un safari et un souper très festif

Cuisson des hoppers
Hier soir en discutant avec notre jovial propriétaire, nous avons plus ou moins conclus d'un contact à prendre avec un de ses amis au parc Uda Walawe. Notre programme initial est de dormir à Embilipitiya et de faire le safari le lendemain matin de très bonne heure. 
Une fois nos sacs bouclés, il est temps de prendre quelques forces avant le bus de 8h30. Nous nous attablons au Curd Shop et passons les commandes. 
Il semblerait que ce matin beaucoup de monde veuille quitter Ella et que, pour faire bonne mesure, le personnel de service soit un tout petit peu dépassé par les six tables pleines qui passent leurs commandes en même temps. 
Dans ces circonstances, il vaut mieux aller au plus simple. Un bon curd aux céréales avec un thé et l'affaire est dans le sac. Mais tout le monde n'est visiblement pas du même avis. À ma droite, André commande un English breakfast complet, en face de moi Tiphaine n'aura qu'à la dernière seconde son curd aux fruits qui avait fini dans les oubliettes de la mémoire du serveur, Alex sera encore frustré de ne pas avoir son Sri Lanka Breakfast que l'on doit commander une heure avant, et Fanny hésite encore. Le temps lui n'attend pas et continue inexorablement de filer, et le bus vers notre prochaine destination à approcher. Des clients arrivés après nous reçoivent leurs commandes avant nous, au coin de la route des gens commencent déjà à s'installer avec leurs gros sacs. On est en vacances, mais la route pour Uda Walawe est longue et l'est encore plus lorsqu'il n'y a plus de places dans le bus. À 8h25 André reçoit enfin ses fruits que nous avons demandés dans un sac à emporter, nous payons, bisous, bye-bye. 

Nous descendons les quatre marches du resto et allons rapidement à l'arrêt où des dizaines de personnes piaffent d'impatience. La route à peine traversée, le bus arrive dans notre dos, je crie notre destination au vendeur de billets, il acquiesce, saute du bus, nous ouvre le coffre arrière, nous y jetons nos sacs à dos, montons rapidement et presque sans s'arrêter, le bus redémarre à fond. Nous sommes tous assis, et n'avons pas compris grand chose si ce n'est que nous avons eu un bol phénoménal ! Toutes les autres personnes sont encore sur le bord de la route, elles devaient certainement aller ailleurs. 

La descente dans la vallée est négociée avec célérité. Rouler à tombeau ouvert prend maintenant tout son sens. Le ravin à notre gauche nous tend ses bras lugubres, je me concentre sur le coté droit de la route. Nous passons devant la fameuse cascade de Rawana Ella qui, en ces temps de sécheresse n'est guère vaillante. De toute façon, le chauffeur n'a aucune intention de s'arrêter pour faire du tourisme. 
Une ligne droite de cinq mètres lui donne tous les arguments nécessaires pour écraser sans pitié le champignon qui n'en mène pas large. Presque aussitôt les freins sont soumis à un traitement similaire et hurlent leur désespoir, tandis que le klaxon de bateau signale au véhicule qui vient en face de se tasser et à celui que l'on double de freiner. Et hop, encore un autre camion doublé. 
Enfin la route devient plus rectiligne, les montagnes sont derrière nous, la chaleur fait place au petit vent de fraîcheur qui jusque-là nous empêchait de tremper nos vêtements au moindre effort. Le paysage change, la vitesse du bus aussi. Le chauffeur aime les longues lignes droites, ça l'excite comme une cape de matador devant les yeux fiévreux d'un taureau mugissant sur le sable de l'arène. Je revois le film de ma vie, me dis qu'il est trop court et que la fin est vraiment nulle... 

Nous entrons dans la banlieue de Wellawaya, comme c'est écrit sur toutes les pancartes Munchee. Munchee est une marque de petits biscuits très pratiques en cas de fringale et sponsorise les commerces en y apposant des pancartes jaunes plus grosses que le magasin avec leur nom et leur adresse. Il est donc assez facile de se repérer pour peu que le bus ne roule pas trop vite, et dès fois ça arrive. En 45 minutes, nous arrivons à la gare routière de Wellawaya. André et Alex décident d'aller faire un tour aux toilettes qui seront classées dans le top 5 des pires du voyage. 
Je demande autour de moi le bus pour Uda Walawe. Un vendeur de pinotes au piment et feuilles de cari (un délice) m'indique un véhicule où il reste de la place, mais qui commence déjà à rouler. Il faut agir vite. 
Je jette mon sac et celui d'Alex dans la soute, suivi par les filles, et cours à la rencontre des compères. Je les vois au bout d'un terrain devisant tranquillement en marchant vers moi. Caché par l'ombre de la bâtisse, ils ne me distingue pas. Et apparemment ne m'entendent pas hurler, contrairement aux autres passagers qui se retournent vers moi et se demandent ce qu'il m'arrive. 
Pas de temps pour la classe ni la honte. Je hurle leurs noms fais des grands signes et enfin, ils m'aperçoivent et se mettent à accélérer, en finissant à la course. André jette son sac avec les nôtres, le bus a démarré. Accrochés à la barre métallique de la porte, nous sautons dedans et trouvons de la place pour nous asseoir. Une finale de jeu télévisé n'aurait pas fait mieux pour tenir en haleine ses spectateurs... 

Normalement, le trajet pour Uda est d'une heure, mais une manifestation sur la route à quelques kilomètres de notre arrivée nous obligera à faire un détour. Nous sommes arrêtés en pleine brousse, quelques échoppes occupent le bord de la route et une grosse fumée noire s'élève dans le ciel. Nous pensons d'abord à un accident. Quelques cris se font entendre, mais nous ne voyons rien de plus. Les voitures devant nous commencent à faire demi-tour, le bus avance un peu. Je vois des barricades et quelques pancartes qui me rappellent nos anciens clients du temps où mon papa avait un magasin en face d'une usine SNCF et que les syndicalistes étaient de fidèles clients du rayon gros-rouge-qui-tâche. Une manif. Elle est bonne celle-là ! 
Il faut faire demi-tour, sur cette petite route où les bas-cotés sont excessivement pentus. Après de longues minutes de cris, de gestes, de STOP hurlés en tamoul et cingalais, de roue arrière dans le vide, notre chauffeur réussi enfin à s'extraire de ce bourbier. Nous craignons de devoir retourner au point de départ, mais nous empruntons un petit chemin poussiéreux qui longe la route à l'intérieur des terres. 
Un chemin compliqué pour une voiture, mais ça ne semble pas effrayer notre conducteur, ni celui du bus qui vient en face de nous. Des passagers descendent pour déplacer un gros tronc d'arbre, les carlingues se frôlent sans jamais se toucher, les manœuvres sont lentes et précises, quand il le faut ces chauffeurs sont très délicats... Finalement, après une bonne heure nous débouchons sur la route, laissant derrière nous fumée noire et revendications. 
Et, en à peine 15 minutes, nous arrivons devant l'entrée du parc d'Uda Walawe. Il est 11 heures 45, nous ne savons pas très bien quoi faire puisque le bus continue vers Embilipitiya où nous avions envisagés de dormir. Nous descendons, persuadés que nous allons trouver un logement dans les parages. À peine débarqués un grand gaillard enveloppé dans un polo identifié Crocodile quelque-chose nous demande si nous venons d'Ella. 
C'est la personne que notre barbu et souriant propriétaire a appelé hier soir. Il nous demande si nous voulons visiter des chambres non loin et propose de nous faire faire le safari en fin d'après-midi. Tout s'enchaîne trop facilement aujourd'hui, alors nous profitons de la chance qui nous sourit pour accepter sa proposition. Nous montons à l'arrière de son pick-up 4x4 flambant neuf et partons à fond en direction de l'ouest. Un grand coup de volant et un freinage dans la poussière de cette caniculaire fin de matinée nous signale que nous sommes arrivés. 
Un grand monsieur chauve, réplique vivante de Gandhi, nous accueille et nous fait visiter les chambres. Grandes et presque propres, elles sont négociées à 1500 Rp pour une nuit sans la clim, et il se propose même de nous concocter un délicieux rice&curry aux légumes, arrosé à l'arak pour le souper. 
Si c'est pas du bonheur, ça y ressemble... 
Nous posons nos affaires, le chauffeur nous demande si nous avons faim et nous emmène dans son gros camion à 1 minute de là vers une cantine dont le personnel est aussi souriant que le masque funéraire de Staline. Personne ne daigne venir s'enquérir de nos commandes, alors je me lève et vais me servir dans le frigo de boissons. 

Madame Hopper
Une charmante dame se place dans son petit kiosque, entouré de ses bonbonnes de propane et commence à nous faire cuire des hoppers. Ceux-ci sont excellents et nous en mangeons en quantité industrielle. Hélas, ça ne suffira pas à la dérider et nous découvrons nos premiers Srilankais sans sourire. Nous ne sommes pas surpris outre-mesure, dans deux guides différents il est indiqué que les gens du cru ne voient les touristes de passage que comme des gains éventuels et qu'ils ne feront pas de gros efforts pour être agréables. Je confirme. 

Nos fières Bretonnes ne peuvent plus arrêter d'enchaîner les hoppers, ces petites galettes bombées, servies natures ou remplies au choix d'un œuf, de nouilles ou de fruits, souvenir de leur Armorique natale. Rassasiées et heureuses, elles libèrent la cuisinière qui peut retourner à son salon/cuisine/chambre où ses enfants et son gendre ont les yeux rivés sur un écran de télévision blafard dans lequel des couples amoureux chantent et dansent dans des tenues étincelantes. 

Nous revenons à pied à notre demeure, il nous reste un peu plus d'une heure avant le départ du safari. Le simili-Gandhi ne nous parle plus, ni même de nous regarde. Il fume tranquillement dans son salon en louchant sur un match de cricket sans s'occuper de nous. Ce qui nous laisse tout le temps nécessaire pour vaquer à nos occupations, et discuter de la suite du voyage puisque nous gagnons une matinée. Enfin à 14h30 le chauffeur arrive et nous libère du vieux garçon grincheux. Nous sommes installés sur les banquettes du pick-up en route vers le parc, le vent chaud nous apporte un semblant de fraîcheur, mais dès que le véhicule s'arrête le soleil nous rappelle sa présence. Nous payons le chauffeur et l'entrée du parc et embarquons un guide qui va nous accompagner pendant tout le safari. 
Le parc national d'Uda Walawe couvre plus de 30 hectares et abrite de nombreux oiseaux, quelques 500 éléphants, plus d'un millier de crocodiles, des paons, chacals, buffles d'eau, et quelques léopards. Ces derniers sont si peu nombreux que nous savons d'ors et déjà que nous avons une infime chance d'en apercevoir. 
Guêpier d'Orient
Le guide est sympathique (ça fait du bien) et dès l'entrée du parc, nous tombons sur un éléphant. Probablement un figurant qui s'attend à recevoir des bananes que quelques imbéciles aiment à donner au travers des barrières électriques en dépit de tout bon sens. Notre guide arrête le véhicule à coups de pièce de monnaie frappée sur le cadre de la bâche du pick-up, nous fait découvrir ici un caméléon, là un guêpier d'orient fondant sur ses proies agiles. Un peu plus loin des buffles d'eau aux cornes immensément impressionnantes trempent dans un marigot tandis qu'une petite famille de chacals prend le frais sous l'ombre salvatrice d'un figuier. 
Nous croisons peu d'autres véhicules, et pouvons à loisir nous arrêter pour observer la faune sauvage. Une harde d'éléphants dévore un petit coin de forêt. Ils sont imposants et pourtant extrêmement silencieux. D'un coup de trompe ils arrachent la moitié d'un buisson et enfournent cette méga salade croquante dans leur gueule d'où sort une jolie langue rose et pointue. Leurs grands cils battent coquinement sur leurs yeux jaunes qui nous observent. 

Nous longeons à présent le réservoir qui a donné son nom au parc et qui est devenu un lieu de rassemblement des grands animaux pour l'apéro du soir. Quelques crocodiles, gueule béante, finissent de digérer le dernier repas au soleil. 

Des éléphants ados testent leurs hormones en se poussant de la trompe comme deux écoliers qui font semblant de vouloir se battre pour mieux impressionner leurs copains dans la cour d'école. Je pousse, tu pousses, mais on se frappe pas, ça fait trop mal. 

De l'autre côté du plan d'eau, un grand mâle expose ses défenses, le guide nous informe que c'est assez rare et contredit du coup son affirmation concernant l'absence de braconnage dans le parc. Je lui avais posé la question un peu plus tôt et il m'affirmait que ça n'existait plus, car les gardes étaient très vigilants. Ce dont je doute un peu, car le parc est grand et les barrières électriques ne font pas peur aux humains. 
Nous distinguons quelques formes qui se déplacent rapidement dans l'herbe sèche. Non, ce ne sont pas des léopards qui doivent faire une sieste dans un arbre, mais probablement des chacals dont nous ne distinguerons que la frêle silhouette. C'est un peu plus facile de trouver un éléphant dans cette brousse. Des paons filent devant notre véhicule en faisant onduler leur immense queue prétentieuse. Leurs cris sont caractéristiques, ils sont toujours à la recherche de Léon. Si vous ne connaissez pas le braillement du paon, cette dernière allusion est absolument sans intérêt. 

Au lieu de prendre à gauche vers la sortie, notre chauffeur tourne à droite, en direction d'un petit groupe d'éléphants. Une grosse femelle, occupée à désherber son petit jardin est intriguée par notre troupe et s'approche tout doucement de nous. En tendant la main, je pourrais caresser son joli front bombé. Son œil nous scrute, sommes nous une menace ? 
De l'avis du guide, elle est maintenant trop proche de nous. Un simple coup de trompe pourrait faire des dégâts, alors il fait un geste dans sa direction en émettant un bruit. Elle fait tranquillement marche arrière pour vaquer à ses opérations de jardinage. De l'autre côté de la piste les tantes et cousines prennent soin du petit dernier qui vient de fêter ses deux mois. Les éléphantes se relayent pour surveiller le curieux petit pachyderme que l'on dirait prêt à s'envoler d'un battement d'oreilles. Elles s'interposent toujours entre l'éventuelle menace et le petit ce qui fait un barrage pour le moins efficace. 

Voir des éléphants esclaves d'un cirque, prisonniers d'un zoo, dans un temple, attaché à une chaine trop courte ou, sur un trottoir de Phuket, gavé de bananes données par des touristes pour quelques sous est une chose. Mais en voir des sauvages en liberté en est une autre, et ce bonheur est indescriptible.

Le temps passe vite en bonne compagnie et il est déjà temps de retrouver notre charmant hôte. Nous avons passés presque trois heures dans le parc, et aurions aimé y rester beaucoup plus longtemps. Prendre un cocktail frais au bord du lac, abrités sous des parasols, bercés par les barrissements graves des pachydermes, en contemplant le soleil se coucher sur des pélicans au vol majestueux. Hélas, le trip ''Out of Africa'' n'est pas prévu dans le forfait. 

Retour au Holiday Bunglow comme c'est écrit sur la pancarte. Le chauffeur nous laisse seuls avec monsieur Gandhi qui va nous faire un numéro grandiose de malade imaginaire. À cause d'une sale blessure lors de la guerre de Corée et qui n'a jamais vraiment guéri, il a mal à l'épaule. Gestes éloquents et grimaces de douleur à l'appui il nous fait voir l'éclat d'obus virtuel fiché dans son os, raison pour laquelle il ne peut plus nous faire son rice&curry dont personne ne parle, et pour cause. Nous sommes déçus, mais oh miracle, il a une solution. Il nous propose d'aller manger au boui-boui de ce midi, et même d'appeler la matrone pour qu'elle prépare la tambouille. Nous passons commande pour 19 heures et allons enfin prendre une douche. 
À l'heure dite, nous sommes attablés dans la salle à manger et le buffet est prêt. Jamais personne ne s'inquiète de nous, alors nous allons nous pourvoir en boissons fraîches dans le frigo et commençons à nous servir au buffet où la nourriture est présentée dans de beaux gros bols en terre cuite. Riz blanc, dahl, haricots, légumes divers et darnes de poissons flottants dans leur sauce sont au menu. On dirait que ça date de midi, en fait, je crois bien que la cuisinière ne s'est pas trop foulée et a simplement réchauffé les plats déjà au menu de la semaine. Il n'empêche que c'est très bon. 
Nous commandons quelques hoppers à l'œuf et nous régalons en devisant de cette folle journée. Un groupe de locaux investi le buffet et boulotte nos restes, il m'est avis que ceux-ci ne payeront pas pour leur souper... La télé passe bruyamment une sitcom d'un intérêt proche du zéro absolu, (pour rappel -273,15ºC) où un gros moustachu en débardeur moulant jaune assez peu viril,  tente de séduire une brunette à peine pubère. Le papa n'est pas vraiment content de cette situation et le fait bien comprendre au moustachu en roulant de gros yeux. S'ensuit un quiproquo avec le fiancé officiel de la jeune ingénue qui se tortille les mèches de cheveux en poussant quelques soupirs langoureux. Nous on a pas aimé mais les serveuses ont carrément trippé, je crois même que la petite a écrasé une larme sur sa joue rebondie.

Nos sourires s'effacent lorsque la facture arrive. Une somme astronomique au vu des prix payés les jours précédents et de ceux pratiqués en général dans le pays. Nous demandons le détail, mais le peu d'anglais que marmonnait la dame vient de disparaître comme une pelletée de neige sur une plage du sud et la communication devient impossible. 
Fi des arnaques et des arnaqueurs, nous rentrons coucher nos carcasses vidées de leur énergie. À peine allongé, le courant est coupé. Le salvateur ventilateur du plafond s'arrête, il fait une chaleur épouvantable. Soupçonnant Grincheux de vouloir faire des économies, je sors de la chambre et réenclenche le disjoncteur. Le ventilateur peut recommencer à brasser l'étuve dans laquelle nous dormirons finalement très bien.

Martin-pêcheur

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