Mardi 18 février – Tangalle

Ce matin, nous perdons un nouveau concurrent. Alex doit partir pour Negombo où il passera une dernière nuit avant de rentrer vers son pays Basque d'adoption. Très agréable compagnon de voyage, il m'a permis de laisser pendant quelque temps mon Lonely au fond du sac et a mené la troupe avec discernement. Diable, on dirait un éloge funèbre ! 
Bon retour et au plaisir de te revoir. 

Dès potron-minet, nous prenons le chemin des travailleurs. La plage se rend directement au port où les pêcheurs finissent de décharger leurs cales. Sur le sable, des dizaines de pirogues à balancier vident leurs filets. Des hommes se chargent de secouer ces rets pour en décrocher le menu fretin des mailles. Les poissons entiers ou en morceaux volent dans le petit matin. Les torses nus sont brillants des écailles qui y restent collés. Des habits de lumière reflètent le soleil qui est déjà haut dans le ciel. Ces tout petits poissons sont rapidement triés avant d'être revendus sur le bord de la route. Encore plein de sable, on les dirait recouverts de panure. Ces sprats finiront au soleil pour y sécher avant d'être incorporés dans une pâte de piments ou un curry traditionnel. 

Une fois passés les petits pêcheurs qui triment pour quelques kilos de friture, nous arrivons au port. Devant les bateaux qui partent en mer pendant une semaine jusqu'à un mois, les poissons sont vraiment plus imposants. Sabres, carangues, espadons, dorades coryphènes, mérous, bonites, thons sont alignés en rangs serrés. Du hangar de fabrique de glace s'échappe un nuage de vapeur froide, un homme tire des gros blocs à l'aide d'une pince crochet. Les blocs tombent dans un broyeur et me vient le goût d'une margarita géante. 
Les prix annoncés par les pêcheurs sont ridiculement bas. Je me pourlèche les babines en pensant à mon dernier festin de sashimi de thon, il y a longtemps, dans une autre vie... L'odeur est celui d'un quai de port tout à fait traditionnel, on est loin des marchés du centre du pays en fin d'après-midi. 

Au retour, sur la plage, je vois quelques pêcheurs en train de tirer sur un cordage. Je pense qu'ils montent un filet et ils me font des grands signes pour venir les aider. Je m'approche et le boulot s'arrête. Un jeune m'explique que le bateau au loin est en train de dérouler un filet dont je n'ai pas compris la longueur. Le bateau va faire une grande boucle et venir déposer l'autre bout du cordage à quelques dizaines de mètres de là. Il me demande si je peux rester pour les aider.  
Certes, mon nouvel ami, mais combien de temps cela prendra-t-il ? Il me dit que la pirogue devrait atterrir dans une dizaine de minutes. Bon, je ne suis pas à dix minutes prêt, on va se le torcher ce filet. 
Les filles attendent un peu avec moi, tout le monde s'est mis à l'abri et s'empresse de rouler quelques feuilles de bétel qu'ils vont mélanger à un peu de noix d'arec et mâchonner et s'humectant le doigt dans la poudre de chaux. 
Chic petit déj'. Si ça ne donnait pas une bouche aussi dévastée, j'aurais été bien tenté d'essayer, en plus c'est un coupe-faim, le régime idéal ! 

Un gaillard costaud comme un taureau se jette à l'eau, il nage jusqu'au bateau pour récupérer le filin et revient au rivage. Je comprends que le bateau restera au bout de la boucle pour en vérifier le bon retour. Et c'est parti. 
À bâbord, l'équipe jaune à laquelle j'appartiens commence à tirer sur le cordage en nylon mouillé trop fin. La prise en main est douloureuse. Ça glisse et chauffe les mains détrempées. Chacun notre tour, nous descendons au plus prés des vagues, attrapons la corde, et remontons vers le haut de la plage pentue où un technicien enrouleur dispose avec grâce le cordage au sol. 
À tribord pour l'instant, il n'y a personne. J'aurais dû aller-là bas. 

Un autre touriste est happé par les pêcheurs, il nous donnera un coup de main plus que bienvenue. Mine de rien, ce boulot est tout simplement un aperçu de l'enfer. Le soleil tape à fond, les cuisses tremblent sous l'effort, les mains sont crispées, la sueur coule dans les yeux et les crampes ne sont pas loin. Heureusement, chaque fois que nous arrivons en haut, il faut tout lâcher pour redescendre. Ça laisse un petit répit. 
L'homme qui parlait bien anglais m'explique que le lundi, c'est férié, j'aurais dû passer hier. Si le premier coup de filet est bon, rempli de gros poissons, la journée vient de se terminer. Sinon, c'est jusqu'à cinq remontées dans la journée qu'il faut se taper. Je commence à comprendre l'assiduité à la mastication et les gros muscles de ces gens. Je suis littéralement épuisé lorsque je me rends compte que sur les sept personnes accrochées au filin, nous sommes deux à forcer comme des bêtes de trait. Les deux occidentaux ! 
Au même instant André revient avec une bouteille d'eau hors de prix et me dit d'arrêter de forcer comme un bœuf. Il a constaté la même chose. 
Je continu l'incessant va et vient, mais lève le pied, pas question de péter une hernie aussi loin de l'hôpital Maisonneuve-Rosemont. Ça y est, l'équipe tribord est maintenant en place. Des hommes se sont joints à nous, l'espace de travail a considérablement réduit. 
Hey les gars, c'est il y a une heure qu'il fallait venir ! Enfin, après deux heures de travail de forçat, nous voyons les mouettes s'approcher, la poche du filet affleure, d'après le poids, cette pêche ne devrait pas être mal. 
Déception, enfin pour moi, le filet est seulement rempli de sprats et de quelques poissons trop petits pour être vendus et aussitôt relâchés en mer. Mais les hommes semblent satisfaits, des enfants et quelques vieillards viennent ramasser les petits poissons argentés qui s'échappent des mailles. Plus personne ne s'occupe de nous, mais deux ou trois personnes viennent quand même nous taper l'épaule, nous serrer la main en nous remerciant. 
Note à moi-même : éviter de poser des questions à des gens qui vont faire un travail exténuant. 

Sérieusement, j'ai adoré cette expérience. N'eut été le coup de soleil bizarre que j'ai encore attrapé (j'ai des dégradés de bronzage assez exubérants), c'est bien le moins que je puisse faire pour un peuple qui passe son temps à me sourire et à être gentil. C'est quand vous voulez les gars, mais là je dois aller manger sinon je m'effondre et je pèse plus lourd que votre filet plein de ménés. 

Les filles m'attendent, attablées devant un relief de petit-déjeuner, le serveur qui leur faisait des courbettes et des sourires avec des vraies dents semble un peu déçu de l'arrivée du papa. Je t'ai à l'œil mon p'tit bonhomme ! 

Les Srilankais sont de fieffés dragueurs. Jamais un homme ne pourra comprendre le voyage d'une fille dans un pays macho. Et encore, ici, ils le font avec de la réserve et de la classe. Un petit bisou mimé du bout des lèvres, un chuintement discret pour attirer l'attention, une poignée de main sans raison ou des sourires, ravageurs pour la plupart. Les autres sont plutôt ravagés, avec les dents oranges et de la salive rouge... 
Tiphaine me raconte son voyage en Inde où beaucoup d'hommes sont tout simplement des goujats, doublés de gros porcs, se permettant des saloperies qui leur seraient fatales dans un pays comme le Québec. Tout du moins pour leur prestige de mâle boursouflé d'hormones. 

Nous récupérons quelques affaires de plage et allons retrouver nos hamacs qui claquent au vent, n'attendant que le poids d'un corps pour se stabiliser. Je retrouve avec plaisir mon livre électronique et mon roman de Philipp Kerr avant de m'assoupir bruyamment, tendrement bercé au rythme de la brise. 

La baignade sera stimulante, les vagues me rendent heureux.
 

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