Jeudi 6 février – Colombo-Kandy, êtes-vous en train de lire un message posthume ?

Nous quittons le havre de paix du Silvikris à 10h30 en direction du terminal des autobus de Pettah. Les sacs à dos calés dans le micro-coffre d'un tuk-tuk nous louvoyons à travers la circulation épouvantable. Il nous faudra 45 minutes pour franchir les 12 kilomètres et payons la rondelette somme de 700Rp (5,95$) avant d'atteindre le chaos de la gare routière. Peinant à trouver le bon quai de départ, les passants nous viennent en aide et pouvons enfin monter dans le bus en direction de Kandy. Premiers arrivés, premiers servis, nous allons immédiatement déposer nos sacs sur le rebord de la vitre arrière, car il n'y a ni soute à bagages, ni espace de rangement dans le bus. Il n'y a pas non plus de toilettes, alors il faut y réfléchir à deux fois avant de s'embarquer pour 4 heures de virages et résister à l'envie folle de s'hydrater pendant le trajet.
Nous nous posons sur la grande banquette arrière et attendons le départ. Persuadés qu'il sera donné seulement lorsque le bus sera plein à craquer, strapontins centraux et cages à poules sur les genoux compris, nous prenons notre mal en patience. Mais l'horaire de départ est respecté et à 11h45 précise l'équipage s'ébranle.
Après avoir failli monter dans un bus de ligne régulière, moins cher et sans climatisation, je me rends compte que le petit confort apporté par l'air frais est rudement appréciable. La chaleur et surtout les émanations toxiques auraient rendus ce voyage encore plus long qu'il ne le sera déjà.
Le siège est dur comme un matelas thaï, les genoux coincés contre le dossier avant et les coudes collés au corps, seuls mes poignets et trois doigts peuvent se mouvoir maladroitement sur le clavier du iPad. L'avantage c'est qu'en 4 heures de voyage j'aurais largement le temps de corriger mes fautes de frappe.
Nous payons le billet 310Rp (2,75$), frayeur inclue.
Un accident serait facilement envisageable et à la vitesse à laquelle nous roulons au moins on aura le temps de le voir arriver.
C'est un petit peu n'importe quoi, mais, comme les milliers de poissons d'un banc qui bougent à l'unisson sans prendre le temps de se consulter, les chauffeurs semblent communiquer entre eux sans se parler, ni même se voir.

Dans une côte, à l'entrée d'un virage en épingle sans visibilité, notre bus double un camion-citerne aux cuves pleines d'essence qui double un tuk-tuk, pendant qu'un autre autobus nous double en klaxonnant alors qu'en face arrive un gros pick-up en train de doubler un tuk-tuk.
Les véhicules passent si près de ma fenêtre que je suis capable de lire la correction gravée dans les lentilles de contact des chauffeurs. Je crois que je viens de remplir ma couche.
Alors, dès que nous passons devant un temple, une mosquée ou une église, de quelque confession qu'ils soient, je lance un appel silencieux vers l'entité qui voudra bien m'entendre. Que tous les dieux fassent fi de mon athéisme, je brûlerais des cierges, de l'encens, des pneus ou n'importe quel combustible qui puisse apaiser les colères divines. J'aimerais juste mette un peu d'ordre dans mes affaires avant de trépasser. L'essieu arrière sur lequel nous sommes assis, geint tristement, lui aussi aimerait trouver un peu de repos.
En levant les yeux de mon écran je vois les têtes des passagers endormis aller et venir au gré des virages et je me dis que je m'en fais pour pas grand-chose. N'empêche que j'ai hâte d'arriver et de déplier ma jambe droite que je ne sens plus depuis quelques heures et qui menace de gangrener.

Enfin, au bout de trois heures et demie de rodéo notre monture s'ébroue devant le marché de Kandy. Notre chemin de croix vient de prendre fin, la prochaine fois on essaye le train.
La mafia des tuk-tuk nous prend pour des citrons alors nous quittons la foule des voyageurs et trouvons un chauffeur solitaire et désœuvré qui va accepter le prix conseillé par la charmante propriétaire du St Bridget's que j'ai eu au téléphone la veille pour confirmer ma réservation. En 10 minutes et 250Rp nous sommes dans notre petite chambre. Je crois qu'après le surclassement VIP de la veille toutes les futures chambres nous sembleront minuscules. On  s'habitue vite au luxe !
Le temps de déposer nos bagages et nous voilà en route, à pied cette fois-ci vers les rues de Kandy. Finalement ce n'est pas très loin et nous n'avons pas de gros sacs à dos à transporter. En une quinzaine de minutes nous arrivons et pouvons commencer à découvrir cette ville des montagnes.
La température est parfaite, l'humidité de la côte a laissé la place à une relative fraîcheur et l'air est plus doux. La climatisation est une option inutile.
Le marché entraperçu tout à l'heure nous ouvre ses odorantes portes. Passés les marchands de fruits et épices, ce sont les bouchers qui écœurent nos sens visuels et olfactifs. La barbaque pend aux crochets et rien ici n'est appétissant. Nous sommes en fin de journée, la viande est aussi fatiguée que nous, et comme ça fait dix minutes que je retiens ma respiration il est grand temps de fuir ces miasmes.
Le lac nous réconcilie avec la vie et un excellent expresso aura tôt fait de réaligner nos chakras.
Quelques déambulations dans les rues plus tard, nous négocions avec le sourire le prix de notre retour au St Bridget's. Ce soir nous avons commandé leur fameux rice and curry que beaucoup de voyageurs plébiscitent. Nous ne serons pas déçus. En compagnie de quelques voyageurs alémaniques égarés nous dégustons ce riz accompagné de divers petits plats. Moi qui croyais finir avec un gros bol de riz en sauce curry, je suis agréablement surpris. Des lanières d'aubergines grillées, des haricots au lait de coco, des pommes de terre, du poulet légèrement épicé, des carottes au cumin, des galettes de poisson frites trônent autour d'un énorme plat de riz qui eut suffi à nourrir toute l'assemblée, mais c'est juste pour nous. Et en plus ils nous en ramènent un bol histoire de pas paraître trop cheap. L'estomac plein nous remontons dans nos quartiers et finissons de tasser toute cette nourriture en changeant encore une fois de plan de route. Sur les conseils du propriétaire des lieux nous n'irons pas sur la côte Est qui en cette saison est balayée par les vents et les vagues. Nous ne sommes plus à un changement près…


 
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