Jeudi 13 février – Haputale – Ella, en wagon 5éme classe

Ce matin, nous perdons un concurrent. La Corée en mal de ses cerveaux réclame Woo de toute urgence. Il nous quitte donc au petit matin, non sans nous avoir offert un délicieux biscuit de son pays. Nous sommes six à nous retrouver devant un Everest de toasts, d'icebergs de beurre et de bassines de confiture. Mine de rien, le petit se tapait ses 4 ou 5 tartines, on va devoir se surpasser...
Nous décidons de regagner la gare à pied, le train pour Ella passe vers midi, nous avons largement le temps de traîner, et même, oh surprise, de trouver quelques cartes postales un peu moins dégueux que les autres. Le grand gaillard de notre arrivée est là, toujours un peu perché par sa grosse boule de feuilles de bétel coincée dans sa joue rebondie, qu'il suçote avec avidité, il me demande si j'ai réservé une chambre. Je lui dis que oui, que je vais au Sri Lak et lui, de me répondre de ne pas y aller, ce n'est pas bien ! Il m'est avis que sa commission n'a pas été à la hauteur de ses attentes...

Le guichet de vente des tickets fini enfin par ouvrir avec 30 minutes de retard, presque autant que ce train. Il est indiqué sur l'horaire que c'est le slow train, et celui-ci va tenir toutes ses promesses.
C'est avec presque 1 heure et demi de retard que le premier wagon entre en gare, jamais un train n'aura aussi bien porté son nom... On dirait un train de dessin animé, je ne sais même pas si ce genre de véhicule a encore le droit de rouler sur la planète Terre.
Quelques wagons-citernes noirs et sentant fort la possible explosion sont dûment marqués d'un gros DANGER. Suis une série de deux wagons 3ème classe visiblement tous pleins.
N'ayant plus notre leader coréen pour nous motiver, Youcef saisit la première barre qui passe sous sa main, se hisse dans le wagon et disparaît. Persuadés que sa vélocité nous a réservé quelques bons sièges, nous montons tous à sa suite et arrivons face à un couple et leur jolie petite fille blonde qui sont seuls à occuper l'espace.

Un espace empli de piaillements, d'odeur malsaine et de saleté accumulée depuis l'accession au trône de la bonne reine Victoria. Nous sommes dans le 1/3 de wagon-bagages/poussins en boites/boites de fleurs/paquets de revues/latrines donnant sur les traverses...
Nous sommes tellement surpris d'être là et amusés de la tête déconfite du pauvre Youcef que nous ne pouvons que trouver ça drôle. Le plaisir aurait certainement été moindre si le trajet avait duré 4 heures. Un ''freineur'' occupe un petit banc recouvert de moleskine, en face de lui André s'est octroyé la place de son assistant. On est loin de la 3ème classe, même de l'hypothétique 4ème, nous venons d'inventer la toute nouvelle 5ème classe, avec odorama en prime. L'exotisme à son paroxysme, nous ne pouvions trouver mieux à part de monter dans la locomotive et de charger la gueule de la chaufferie à grands coups de pelle à charbon.
Notre nouveau compagnon de route ne parle pas très bien anglais, mais nous comprenons rapidement qu'il faut lui laisser de la place pour bosser, c'est-à-dire tourner le frein manuel ou jouer avec la poignée du frein pneumatique si le train arrive trop vite en gare.
Les présentations étant faites, nous pouvons faire le tour du propriétaire. Une vieille cabine bien pourrie sert a à entreposer des marchandises qui aujourd'hui, par chance sont absentes. Seules quelques boites percées en carton émettent une délicieuse odeur de fientes heureusement couverte par les relents de la petite caca-bine dont la porte bat au rythme des virages. Encore faut-il partir...
La soute à bagages ne peut nous éviter de penser à l'un de ces trains en partance vers un abattoir, sauf que ce matin les animaux sont bien silencieux.

Curieux de savoir si le départ s'annonce, nous sautons sur le quai et constatons qu'il n'y de locomotive, ni devant, ni derrière ce mini-train.
Enfin quelque deux heures après l'heure officielle, nous entendons un coup de sifflet, un drapeau vert s'agite, il est temps de grimper dans notre cabine grand-luxe et de quitter la gare.

Nous voyagerons debout face aux portes grandes ouvertes sur un paysage sublime. Tranquillement, nous traversons quelques tunnels et des virages négociés avec prudence, des entrées en gare digne des Frères Lumière et remercierons notre freineur qui empêche quiconque de venir nous déranger. En à peine, 1 heure 15, nous sommes en gare d'Ella, les montagnes de théiers ont laissé la place aux forêts et a un paysage de carte postale autrichienne. Je ne serais pas surpris de voir débarquer une Gretta en läderhosen tonitruant une tyrolienne, les poings armés d'une dizaine de bocks de blonde mousseuse...
Mais non, ce ne sont que quelques tuk-tuk, plus ou moins assidus qui nous attendent sur le chemin de la gare. Nous partons à pied en direction du village, mené par Alex qui est déjà venu ici. En quelques minutes de marche nous nous rendons compte que la guesthouse réservée la veille est vraiment loin du centre du village et rebroussons chemin.
Au passage, un sympathique barbu, nous arrête et nous propose de visiter ses chambres. La bâtisse a l'air neuve, le bonhomme avenant et le nom de Silent Night plein de promesses.
Les chambres ne sont pas trop mal, et surtout, il nous fait un bon prix (2000 Rp pour une double), ce qui est un argument vendeur, surtout ici où les touristes sont bien plus nombreux. La demande est forte, les prix peuvent vite le devenir aussi.
Avec son bonnet sur la tête, notre nouveau proprio ressemble à un nain de jardin et, sans à Robert Hue. Tiens, il devient quoi lui ?

En face, comme le hasard est bien fait, son fiston tient un spa de massage ayurvédique et nous promet un rabais substantiel. Encore un peu meurtris par les derniers efforts physiques, nous décidons de réserver pour le lendemain. Youcef étant sur le départ sera le premier à passer entre les mains de la masseuse ce soir. Son compte-rendu me fera hésiter et finalement, j'annulerais la prestation de la jeune fille Je suis sensible de l'épiderme et pourrais avoir une réaction dépassant mes pensées. Il n'est de massage que le massage thaï !

Nous partons découvrir ce bout de bled accroché au bord de la route. Si Haputale est un trou perché sur une montagne, ici la circulation est plus dense et les camions font vibrer les fondations des maisons poussiéreuses. Mais enfin, je vais pouvoir déguster la spécialité du fameux Curd Shop, j'en rêve depuis la lecture du Lonely et les commentaires élogieux de Philippe de Vienne. Toute une référence culinaire croyez-moi.
Le curd est une espèce de yaourt épais au lait de bufflonne, entre le fromage blanc et la mozarrella, c'est un pur délice. Arrosé de honey, qui n'est pas un miel (celui-ci est appelé Bee Honey) mais un sirop issu d'un palmier nommé kithul,le fameux Caryota Urens pour les puristes.
Cette kithul treacle, (mélasse de kithul) délicieuse et très parfumée accompagne avec malice le curd, les roti sucrés ou le thé.
Le résultat de cette attente ? Je suis comblé, et compte bien en profiter maintenant que je sais où en trouver.
Nous adopterons le Curd Shop comme notre cantine officielle durant tout notre séjour à Ella, les jeunes qui y bossent sont super gentils, la nourriture excellente (le cheese roti à eu la meilleure note donnée par Fanny, qui commence à s'y connaître en la matière), et le stress


y est inexistant. Le matin par contre si vous avez un bus à attraper et que l'heure avance, il ne faut pas oublier de préciser que c'est un peu plus pressé !

Nous finirons la soirée dans un bar louche, que même durant mon ancienne vie de marin, je n'avais pas connu. Seuls occidentaux dans cet endroit miteux où la bière et l'arak frelaté coulent à flots, nous sommes accueillis pas des sourires et nos voisins nous font de la place sur un morceau de banc. Par contre, l'arrière-salle est fréquentée par des messieurs pétunant et buvant à même le seau de plage. Nous leur laissons leur intimité avec joie, n'ayant aucune envie de finir bras dessus bras dessous à tremper nos lèvres dans un mélange qui fait rouler les yeux et déparler...

Allons profiter de cette Nuit Silencieuse, et laissons Youcef goûter aux plaisirs du massage ayurvédique.


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