Lundi 13 février – San Carlos de Bariloche

Le lit est vraiment petit, mais le Carménère a fait son œuvre. Le soleil se pavane dans le ciel de cette petite ville de montagne perchée à 900 mètres d’altitude.

Dans les alentours proches, des dizaines d’activités sont proposées, mais nous n’avons pas le temps d’en profiter. Éventuellement, nous nous promettons de rester quelques jours au retour pour faire un balade à cheval ou découvrir les paysages fantastiques lors d’une randonnée.

En attendant, nous déambulons dans les rues de la ville, admirons le travail de quelques artistes hippies. Colliers, bracelets, pipes à pot, calebasses à maté, travail du cuir et autres sculptures en trombones.

San Carlos de Bariloche a été fondé en 1902 et a longtemps été habité par une colonie majoritairement germanophone. Les noms des commerces et son architecture actuelle ne démentent pas ses origines.

Hormis son cadre idyllique, la ville est également connue pour avoir servi de refuge à des criminels nazis. Les gouvernements dictatoriaux et totalitaires, contrôlés par les militaires du Paraguay, de l’Argentine et du Chili, fermèrent les yeux, voire accueillirent les tortionnaires nazis sans états d’âme. Ces fuyards ne se cachèrent même pas, bien à l’abri de la justice. Quelques-uns finirent quand même par être attrapés et durent faire face à leurs immondes crimes. Beaucoup de ces vieillards, trop âgés, malades ou très malins échappèrent tout de même à la justice.

Rafraîchissement capillaire chez le barbier du coin ; pause repas fait de spätzele et gulasch, de choucroute et bière pression à la Cerveceria Bachmann, avant de finir dans les eaux cristallines du lac qui borde la ville. 

Une drôle de mousse blanche qui ressemble beaucoup à un dépôt chimique recouvre les rochers. Aussitôt mouillé, le traître tapis blême devient extrêmement glissant, et la mise à l’eau est beaucoup moins élégante. J’apprendrais plus tard que cette mousse est une algue parasite extrêmement envahissante et que la population est appelée à la combattre pour éviter de la transmettre à tous les lacs de Patagonie.
La plage est entièrement bondée, mais les rochers moussus sont parfaitement adaptés à une pause balnéaire. 

Par contre, la température de l’eau est bien loin d’autoriser une baignade longue et voluptueuse. 


Nous regagnons le centre-ville et, puisque la chair est faible, nous ne faisons aucun effort pour résister à la tentation d'un détour par le comptoir de glaces du célèbre chocolatier Mamuschka.

Dans les rues en travaux, les abords du parc et dans chaque recoin, des chevelus et des filles en robe à fleurs ont installé leurs petits kiosques ou simplement leurs tapis sur lesquels s’étalent leurs créations artistiques. Des jeunes interpellent les touristes en susurrant cambio, cambio, signe évident que la toute brève et fragile stabilité monétaire du pays vient à nouveau de sombrer dans les étranges fluctuations de l’économie nationale.

Nous referons honneur à la généreuse table de chez Alberto, avant de faire la tournée de quelques-uns des nombreux magasins de chocolat de la rue Mitre.
Les comptoirs débordent de délices cacaotés, les boites écarlates et dorées se mirent dans les vitrines éblouissantes, les miroirs reflètent multitudes de gourmandises fourrées au manjar, de tablettes fines et délicates dans lesquelles se noient amandes, noisettes, pistaches et baies séchées.

Nous savons déjà ce que nous allons faire de notre prochain séjour à San Carlos de Bariloche !


.

Dimanche 12 février – Puerto Montt à Bariloche – Viva Argentina !

La pluie n’a pas cessé de toute la nuit. Malgré l’aération naturelle de notre fenestration bon marché, l’eau n’est pas rentrée dans notre chambre.
Nous nous levons aux aurores et montons à la salle à manger pour profiter du petit-déjeuner offert avec la chambre.

La table à coté est occupée par quatre Chinois qui mangent tellement comme des cochons que ça en devient insupportable. Le préposé au déjeuner préfère se rendormir sur le canapé plutôt que subir les mâchouillis, mastications bruyantes et renâclements de gorge. J’ai trop faim, je vais tenir le coup.

Nous terminons rapidement nos sacs et marchons vers le terminal des bus. Notre autobus part à 8h30, et j’ai choisi les pires places, en face de la porte des toilettes, tout au fond.

De Puerto Montt, nous repassons par le petit terminal de Puerto Varas puis faisons un arrêt à Osorno. Ensuite, nous longerons certains des lacs où nous avions campé avec notre Maradonette quelques jours plus tôt, et passerons par Entre Lagos où malheureusement, nous n’aurons pas le temps de déguster une part de ce délicieux küchen, au café homonyme.

Une famille canadienne, avec un papa diplomate à Buenos Aires, s’est installée à l’avant du bus. Leur fiston, Gabriel, blond et bouclé comme un Saint Jean-Baptiste, est atteint d’un virus qui lui fera passer des très longues minutes aux toilettes.
Régulièrement, nous le voyons, blanc comme un linge propre, courir dans l’allée, ouvrir la porte en catastrophe et se jeter tête première dans le fumet nauséabond du petit bol en inox.
À chaque fois, nous espérons qu’il n’y a personne, car nous sommes les voisins directs des lieux d’aisances.

Ses cris et gémissements emplissent alors une partie du bus et brisent les cœurs les plus endurcis. Sa maman vient le voir en lui prodiguant moult encouragements et gentils mots. Elle s’excusera du dérangement engendré par son garçon, mais nous nous mettons à sa place et compatissons avec ferveur.

Enfin, vers midi, nous arrivons à la douane chilienne. Instant redouté par André qui panique à l’idée que l’on découvre qu’il n’a rien d’incriminable dans ses affaires. Il s’agit simplement de sortir du bus, de faire une file rapide, de collecter le tampon de sortie du pays et nous pouvons remonter vers nos sièges.

Quelques dizaines de kilomètres plus loin, à travers le Parque Nacional Puyehue, nous traversons un no mans land volcanique où quelques arbres se battent pour survivre au milieu des landes de scories, nous arrivons à la frontière argentine. Ici aussi ça va assez vite, enfin pas loin d’une heure, mais les formalités sont rapidement expédiées. 
Vérifications du passeport, et surtout de la taxe de réciprocité dont sont imposés les ressortissants de quelques pays, dont le Canada. Cette taxe, qui existait également au Chili avait été supprimée peu de temps avant notre voyage, mais elle a toujours cours en Argentine. Exigée par le Canada pour les Argentins est donc logiquement réclamée aux Canadiens par le gouvernement argentin.

Il faut impérativement la payer en ligne et l’imprimer avant le passage à la frontière, sinon l’accès au pays est, soit interdit, soit surtaxé comme pour cette Québécoise dont nous croiserons la route à El Calafate. Arrivée à la douane comme une fleur, sans s’être moindrement renseignée, il lui a fallu payer 200$US pour un visa express sur place, en ligne, il en coûte 79$US.

Nous redescendons vers la plaine et les innombrables lacs. La forêt de résineux, la fraîcheur montagnarde, et les reflets éblouissants du soleil dans l’eau limpide des lacs nous transportent dans un pays plus alpin, quelque part entre Autriche et Suisse.

Enfin, à 16h15, notre autobus arrive à San Carlos de Bariloche. Délivrance pour le jeune Gabriel qui est maintenant presque transparent, et pour sa maman qui ne sait plus quoi faire pour aider son fils. Au moins, il va avoir droit à des vraies toilettes pour se débarrasser de son envahissant virus.
N’ayant pas le moindre centime de monnaie locale, nous ne pouvons monter dans un taxi et nous rendons à pied au centre-ville..
Presque quatre kilomètres à parcourir avant de débusquer la réception de l’Hôtel Internacional et d’accéder à notre petite chambre où nous pouvons enfin nous débarrasser de nos sacs.

Premières constatations, c’est cher ! La chambre d’hôtel n’est pas une surprise puisque nous l’avion réservé en ligne, mais dans l’ensemble, la vie semble plus chère qu’au Chili. Et pour cause… 
Durant l’année 2016, ce sont 40 % d’inflation que le pays a connu, les prix indiqués dans notre guide de voyage sont obsolètes et pour éviter que l’économie vacillante du pays ne soit encore plus instable, le retrait maximal dans les distributeurs est de 167$ CA avec des frais fixes de 13$, plus 2$ de frais bancaire. Je n’ai pas du tout l’impression de me faire arnaquer...

Et ici, l’argent comptant sort plus vite que prévu, puisque, contrairement à son voisin, le pays accepte beaucoup moins les cartes de payement. 

Mais c’est beau ! Le site est superbe, la ville perchée au bord de l’immense lac Nahuel Huapi, et l’architecture ressemble à s’y méprendre à une ville des rives d’un lac alpin.
Nous faisont un tour sur la place que domine le fier général Roca campé sur son canasson. 

Un peu d’histoire :
Président du pays en 1880, Alejo Julio Argentino Roca Paz est également connu pour avoir mené des campagnes militaires afin de conquérir des territoires originellement occupés par les autochtones. Comme tout bon homme blanc, il considérait les sauvages comme des animaux, en moins pratique, et fut prompt à les génocider par dizaines de milliers. Bien que les Mapuche furent de solides guerriers, ils ne purent lutter contre une armée moderne et bien entraînée. Après avoir décimé les guerriers, l’armée de Roca fit passer plusieurs dizaines de milliers de femmes, enfants et vieillards au fil de l’épée ou fauchés par la mitraille. Les survivants furent déportés dans des endroits où même un caillou refuserait de pousser, des milliers de familles et de couples furent séparés pour qu’aucun nouveau-né ne puisse être engendré.

Henri Bouquet
On ne pousse pas de hauts cris horrifiés, car à pareille époque, nos vaillants conquérants ds nouveaux mondes faisaient subir le même sort aux Amérindiens d' Amérique, aux Aborigènes d’Australie et de Tasmanie et autres peuplades ancestrales. 
Soit par la chasse organisée comme en Australie, où les Aborigènes ne furent exclus de la liste des plantes et des animaux qu’en 1967, ou tout simplement par maladie. Rhumes et grippes apportés par les colons, ou grâce à des couvertures et vêtements contaminées par des maladies mortelles. 

Et surprise, c’est un Suisse, le démoniaque Henri Bouquet, qui semble être à l’origine de cette première guerre bactériologique en 1764, lorsqu’il offrit généreusement des couvertures infectées de variole aux Amérindiens.
Il a quand même une bonne tête de salaud. 

On revient au grand bol d’air frais et à notre découverte bucolique de Bariloche. 
Des gros chiens Saint-Bernard, tonnelet dûment accroché autour du cou attendent le touriste pour une photo souvenir. 
Partout dans la ville, des dizaines de magasins de chocolat laissent échapper leurs effluves cacaotés dans les rues venteuses.
Capitale incontestée du chocolat, où pourtant aucun cacaoyer ne pousse, nous serons fort agréablement surpris par sa qualité et ses prix abordables. Je sens que ce séjour sera une réussite !

Le soir, nous allons nous poser au fameux El Boliche de Alberto, un restaurant réputé, tout entier dédié à la viande. Nous avons de la chance de trouver une place, car cet endroit est extrêmement couru. 

Un immense barbecue occupe un vaste espace, des boudins bedonnants, des chorizos fringants et de fières pièces de bœuf ou de porc trônent sur le comptoir, une vision de l’anti-chambre des Enfers pour les végétariens.

Le bife de chorizo (contre-filet) de 400 grammes est accompagné d’un Everest de frites fraîches. Tout est surdimensionné, il y a la moitié d’un jardin dans le bol de salade et la purée pourrait nourrir une table de 4 personnes affamées. 

La viande est un pur délice, cuite à la perfection, fondante à souhait, et le tout est évidemment arrosé d’un vin à la hauteur de cette bonne table.

.

Samedi 11 février – Puerto Montt

Cette journée est une escale sur la route de l’Argentine. Les horaires des bus ne concordant pas vraiment, nous avons décidé de passer la nuit à Puerto Montt avant de traverser la frontière.

La pluie s’est installée dans le ciel de Chiloé. Nous montons dans le bus qui va faire une escale à Ancud, avant de se stationner sur le traversier en direction de Puerto Montt.

Le petit garçon qui passe son temps à taper dans le dossier de mon siège d’autobus va bientôt finir son trajet dans la soute à bagages. Mes gros yeux à sa maman n’y changent rien. Ici, l’enfant est plus qu’un roi, c’est un mini empereur-dictateur qui a tous les droits, et qui ne se prive pas d’en user et abuser.
Finalement, je me retourne assez violemment et demande d’arrêter, sinon j’infanticide !
Je ne sais pas si les bons mots sont sortis, mais le calme revient immédiatement.

Puerto Montt est une grande ville de plus de 200 000 habitants. Carrefour stratégique entre la région des lacs et la Patagonie, elle est surtout une ville de transit. 

Contrairement à sa voisine Puerto Varas, elle n’en a ni le charme, ni la poésie. 
On y trouve quand même quelques brasseries sympas et des restaurants qui valent un excellent repas. 

En attendant, nous marchons vers notre auberge, sous une petite bruine fraîche, et la ville grimpe pas mal du côté des collines.
Nous trouvons enfin notre demeure, qui est une énorme bâtisse étalée sur deux rues. La Posada de Pablo est supposée se situer sur la rue Buenos Aires, mais ni pancarte, ni numéro ne signale l’auberge. Nous montons donc à l’Hostal Don Nicolas sur la rue Chiloé qui est juste au-dessus. Finalement, on nous ouvre la porte et nous explique que c’est bien sur l’autre rue, en fait toute la bâtisse appartient à la même famille.
Un coté simili-chic et un coté pas chic du tout, ça dépend du prix que tu payes… Nous sommes dans le deuxième.

Passages à travers la buanderie, plafonds bas et cadres de portes au niveau du front, escaliers en colimaçon, petite cour, nouveaux escaliers, et enfin, nous arrivons à notre chambre.
C’est un peu humide, un peu sombre et un peu vieillot, mais ça a l’air calme et c’est assez grand. De toute façon, je ne comptais pas y passer ma lune de miel.

Nous quittons rapidement notre auberge pour gagner le centre-ville. 
La promenade le long des quais nous fait tout de même découvrir l’un des meilleurs choripan de notre voyage. Les chorizos cuisent dans une grosse marmite avec des oignons et un bouillon des plus odorants. La saucisse fond en bouche, c’est un vrai délice.

Nous faisons très rapidement le tour du centre commercial, et retournons à l’air libre. Le vent se charge de nettoyer le ciel, lorsque nous remarquons un attroupement et des hurlements de sirènes. Je doute fort qu’un décérébré fou-de-dieu vienne foutre le bordel dans cette bourgade, mais de plus en plus de camions de pompiers et d’ambulances convergent, toutes sirènes hurlantes vers la place d’Armes.

C’est l’activité de ce samedi tranquille, la revue des bomberos, le défilé de leurs gros camions rouges et des démonstrations de leurs savoir-faire. Leur matériel est moderne et bien entretenu, et d’après les autocollants sur les véhicules, nombreux sont les dons de l’Espagne.

Une grande échelle est déployée face à un camion qui érige une benne à une hauteur impressionnante. Des pompiers grimpent habilement le long de l’interminable échelle, puis les p’tits gars d’en bas ouvrent les vannes. L’eau s’engouffre dans le boyau rouge et jaillit de la lance braquée sur la plaza de Armas, où presque tout le monde a pensé à larguer les amarres. 

Désincarcération, feu de voiture, de poubelle, blessés fictifs, toutes les situations sont passées en revue. Nous allons nous abriter dans un bistro en attendant la fin des émanations ténébreuses du pétrole en feu.

video


Ciel, il est déjà tard, l’heure du souper est arrivée sans que nous nous en soyons rendus compte. Comme notre voyage s’est lentement, mais sûrement transformé un pèlerinage gastronomique et que le pays s’y prête, nous allons donc faire les honneurs de la réputée cuisine du Chile Picante. D’abord, il faut traverser toute la ville et grimper au sommet de l’une de ses collines. Essoufflés, nous arrivons au pied de l’escalier du restaurant que nous pensons fermé. Mais il est en train d’ouvrir, on mange tard au Chili.

Nous serons les seuls clients ce soir et nos assiettes sont largement à la hauteur de la réputation de l’établissement. Sa situation géographique nous offre une superbe vue sur la ville et le port. Le menu trois services, nous propose des plats magnifiquement présentés. Produits locaux, mélanges de traditions culinaires, couleurs vives, goûts insolites, un arrêt gastronomique à ne pas manquer. Surtout pour moins de 20$ par personne. Et ils ont un excellent Carménère !

Maintenant, il nous suffit juste de descendre la pente, tirer un peu à droite, ne pas rater les escaliers, éviter les attroupements avinés dans les coins sombres, et nous arrivons à notre chambre dans le dédale de couloirs de notre Posada. 

Demain, nous serons vraiment en Argentine !

.

Vendredi 10 février – Chiloé – Des églises et des manchots

Chullec
Le soleil fait irruption dans notre chambre. Une journée exceptionnellement rayonnante commence, et nous réglons rapidement ablutions et petit-déjeuner avant de chercher la voiture réservée hier.

Nous nous dirigeons vers Dalcahue et embarquons sur le traversier vers l’île de Quinchao

La longue et impeccable route qui descend vers le sud de l’île nous mène rapidement à notre premier arrêt, la chapelle de Chullec
Isolée dans un village très tranquille, on peut comprendre pourquoi elle a été construite à cet endroit. Face à la mer, flottant au milieu de chaumes se berçant au doux vent de cette agréable matinée, le lieu saint est posé pour l’éternité, et se repaît de calme et de sérénité. 

La route 59 continue, et un peu plus loin, nous offre un point de vue où une charmante mamie nous attend avec des empanadas de manzana, des chaussons aux pommes chauds et délicieux. 

Si les papilles sont en fête, les pupilles sont dilatées et absorbent le paysage tout entier. Nous sommes perchés sur le mirador de la Paloma, au-dessus d’Achao, la jolie petite ville qui s’étend à nos pieds. Au loin, flottant au-dessus d’un horizon brumeux, surgissent les cimes des volcans Corcovado, ou Chaiten, gardiens majestueux des fjords de cette immense Patagonie.

La petite ville est calme et endormie. L’église en bois Santa Maria de Loreto, construite en 1730 est l’une des plus vieilles de l’île. Impossible de séjourner à Chiloé, sans visiter ses fameuses églises. Et même si tu n’es pas un fan de religiosité, la tournée de ces superbes bâtisses est totalement incontournable.

Un tour au bord de la berge, au marché et, après un café dans un joli petit restaurant, nous constatons que les portes de l’église sont ouvertes. L’intérieur est aussi beau que ce que nous avions deviné à travers les fenêtres. 

Achao
Le tapis rouge qui mène à l’autel est surplombé par un plafond en bois sculpté. Nous sommes seuls et le calme est absolu. Ici aussi les sculptures des saints, des Christ et autres personnages religieux sont singulièrement figuratifs, et Jésus est toujours très gravement mutilé.

Nous quittons Achao vers le sud pour visiter l’église de Quinchao. Ah ben, on fait le tour des églises ou on le fait pas… 

Parenthèse culturelle :
il fut un temps où l’archipel comptait plus de 300 églises et chapelles en bois. En ce 10 février 2017, il en reste environ 60, dont 16 ont été inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO en l’an 2000. Elles sont souvent construites en des lieux géographiques superbes, et presque toutes édifiées sur le même plan, dominées par une tour sur l’avant, l’extérieur est souvent sobre, recouvert de bardeaux. L’intérieur quant à lui est d’une grande beauté, sobre, et lumineux. Nul besoin de croire ou non à un dieu quelconque, l’architecture et la sérénité qui y règne suffisent à rendre ces visites très agréables.

Quinchao
Face à la mer, la vénérable église Notre-Dame-de-Grâce de Quinchao date du 18e siècle et est la plus grande de toutes les églises en bois de Chiloé. 

Fabriquée en bois de cyprès, noisetier, et même cannelier, elle mesure 53 mètres de long, 18 de large et son clocher culmine à 18 mètres. Inutile de dire qu’elle impose le respect. 

L’intérieur est immense et très lumineux, et la grande baie juste en face reflète les rayons du soleil sur une grève abandonnée par la marée basse. Il fait bon se promener au milieu des coquillages, en remplissant ses poumons d'air pur.

Nous poussons jusqu’au bout de l’île, admirons le paysage, échangeons nos points de vue avec quelques chiens errants, puis faisons demi-tour pour rejoindre le traversier.

La tournée se poursuit avec la visite de la superbe petite église à la façade bleu et blanc de Tenaún. L’église de Notre-Dame du Patronage est posée comme un jouet d’enfant au bout du petit village et fait face à la mer. L’intérieur est lumineux et une maigre obole est demandée pour aider à la rénovation et à l’entretien de la pimpante église.

Tenaún

Colo
Tout au bout d’une étroite route, perdue au milieu de la campagne verdoyante, au bord de la baie, fondée en 1785, siège l'église Saint-Antoine de Colo.
Enfin petite, elle mesure quand même 27 mètres et son clocher pas moins de 16. Nous pouvons grimper le raide escalier et surplomber la nef. Nos têtes frôlent le plafond, nous avons l’impression de baigner dans un grand aquarium.

Près de la porte, dans une alcôve, une statue d’un prêtre ressemble à s’y méprendre à un acteur hollywoodien, un genre de Dolph Lundgren prêt à étrangler impies et mécréants. On ne rigole pas avec la foi ! 


Nous quittons l’ombre de la croix mousseuse et reprenons la route vers le nord de l’île

S’en est terminé des églises, même s’il en reste tant à admirer. Nous roulons à travers vallons et coteaux en direction de la ville d’Ancud. Le paysage est bucolique, la route est en parfait état et la circulation îlienne à l’image de Chiloé : tranquille... 

Il est quasiment 16 heures quand nous trouvons enfin une terrasse munie d’un beau plateau d’huîtres, de bonnes bières et d’un sandwich deux fois trop grand. 

Le petit marché juste en face du restaurant vend quelques souvenirs bons marché, mais nous ne sommes pas très intéressés par les bibelots en coquillages ou les gros pulls en laine aux motifs un peu trop tape-à-l'œil.

À moins de trente kilomètres de la ville, un site semble mériter une visite. Le monument naturel des îles de Puñihuil est une réserve pour les joyeux petits pingouins de Humboldt et de Magellan. 

En fait, il s’agit de manchots, c’est la traduction espagnole (et anglaise) qui nous fait croire que ce sont des pingouins. La différence ? Les pingouins vivent dans l’hémisphère nord et les manchots, dont les ailes ne servent qu’à nager, dans l’hémisphère sud. 
Dans le même ordre d’idées, mais avec des bestiaux un peu différents, c’est aussi l’anglais camel qui nous fait croire que les chameaux vivent dans le désert arabe, alors qu’il n’y a que des dromadaires. Chameau, deux syllabes, deux bosses. 
En fait la racine latine camelus inclue les deux espèces, mais plus personne ne connaît le latin de toute façon.

Au bout de la route, s’étend une plage immense que les longues vagues du large viennent caresser. Nous stationnons la voiture sur un bout de sable et nous rendons dans l’un des abris où les compagnies touristiques proposent leurs services.
En face de la plage, trois îles abritent les colonies de ces oiseaux, dont les représentants de Humboldt sont en voie d’extinction.

Avec les autres touristes, nous grimpons sur les plates-formes de chariots haut perchés sur de larges roues. Poussés par des pêcheurs reconvertis en guides, chaussés de cuissardes en caoutchouc, nous accédons ainsi aux bateaux tanguant dans l'écume sans nous mouiller les pieds.

Les bateaux de pêche, aménagés pour les touristes, nous transportent vers les îles où les manchots se trémoussent entre les touffes d’herbe et les rochers. Quelque juvéniles jouent du bec pour arracher leur disgracieux duvet gris. Difficiles de différencier les deux espèces, mais la guide, nous explique que humboldt est ceint d'une seule bande noire sur sa délicate poitrine, alors que magellan en a deux. 


Au milieu de ces jolis oiseaux, quelques intrus sont venus profiter des lieux de villégiature. Le cormoran de Gaimard, au bec orange vif dont seule la tête dépasse de l’eau, les goélands au bec jaune, l’ouette de Magellan (également appelée bernache ou oie de Magellan) avec ses poussins, l’huîtrier noir avec ses grands yeux rouges hallucinés et ses pattes démesurées. Autant de faune fragile que ce sanctuaire, où la pêche est strictement interdite, et les visites très réglementées, tente de protéger.


Nous avons eu de la chance, malgré notre arrivée tardive, nous avons pu grimper sur le dernier bateau de la journée, et en plus, avons notre guide ornithologue anglophone privée qui s’ennuyait un peu sur la plage.
La croisière dure une heure et coûte 7 000 pesos par personne, un 14 piasses qui nous a permis de découvrir une toute petite partie de la faune de ce coin de pays.

Notre guide nous informe qu’une route part du bout de la plage et rejoint Ancud en faisant un détour par les falaises avec de très jolis points de vue.
Nous suivons son conseil et avons le plaisir de découvrir des paysages époustouflants. 

Des moutons et des vaches paissent, perchés à l'aplomb de la falaise, et ne se rendent même pas compte du privilège de leur situation. 

Les embruns viennent à peine troubler le panorama remarquable qui s’étale sous nos yeux, mais la journée commence à tirer à sa fin, il est déjà 19 heures et nous avons encore de la route. 


Je pensais que le chemin de terre était un raccourci. S’il l’est en distance, il ne l’est pas vraiment en temps, mais la voiture est confortable et bien suspendue. Nous croisons seulement trois véhicules, dont un apiculteur entouré de dizaines de milliers de ses ouvrières. Des ruches multicolores parsèment les prairies, toutes les colonies sont au travail, les hausses s’empilent et les récoltes devraient être aussi généreuses que le paysage qui les accueillent.

La poussière s’accumule dans le coffre, les kilomètres s’allongent sous les roues, le jour tombe doucement. En une heure trente, nous regagnons Castro, rendons la voiture et avons même le temps de nous diriger vers la table pour deux qui nous attend au Mercadito.

Nous avons avalé 430 kilomètres, vus des églises, des Jésus sculptés, peints et torturés ; des plages, des oiseaux de toutes les formes, des paysages sublimes ; sentis, l’iode et le varech, le guano et l’herbe fraîche sous nos pieds. Nous avons goûté au bonheur, au grand air du large et saisi la grandeur de Chiloé.

Demain, nous serons en Argentine, mais nous avons le sentiment de partir en laissant derrière nous beaucoup trop de choses à voir. Cette île est bien plus grande que prévu et nous savons que nous allons devoir revenir. Chouette !



.
Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...