Vendredi 24 février – SPA – Geyser El Tatio et consort

Il est 7 heures du matin et le ciel est magnifiquement dégagé. Le fin croissant de lune se berce dans les premières lueurs de l’aube naissante. 

Le Licancabur laisse lentement couler ses fumantes exhalaisons sur ses flancs, et le soleil se fraye un chemin à travers les sommets enneigés. 

Une meute de chiens se presse derrière une femelle plus ou moins consentante. Leurs vociférations de mâles en rut troublent le silence monacal de ce joli petit matin. 

Ça y est, le soleil tente une percée sur le front de l’est. Les nuages prennent des teintes dorées, nuances ambrées éclatantes, reflets mordorés, coulées d’argent et de bronze habillent le ciel de la cordillère. 

Notre mini-bus arrive et nous sommes accueillis par Santiago Atias en personne qui sera notre guide pour les deux prochains jours. 

Direction plein nord, vers le champ de geysers d’El Tatio
Aux alentours de 8h45, nous faisons une halte pour prendre un sérieux petit-déjeuner. Si toutes les autres agences se ruent bien avant la fin de la nuit pour arriver aux geysers avant le lever du soleil, avec l’agence Rancho Chago, nous prenons le temps. 

Le temps de nous installer en face d’une étroite lagune où batifolent une joyeuse troupe de petits oiseaux fouraillant de leur bec pointu la vase, à la recherche de vermisseaux frétillants. 
Le temps de gaver à coups de boulettes de pain des mouettes des Andes opportunistes et sans gêne. 
Le temps d’admirer le ballet coloré des flamants roses ponctuant l’eau saumâtre de leurs couleurs vives, balançant leur drôle de tête dans le limon grouillant de vie, leur gros corps planté au bout de leurs démesurées échasses.

Rassasiés, nous reprenons la route et grimpons vers les hauts plateaux andins. Le long de la piste, des guanacos et des lamas broutent tranquillement les riches touffes d’herbe qui tapissent le fond de la vallée.


L’Alptiplano est maintenant recouvert d’une fine couche de neige. 
Nous sommes aux alentours de 4 000 mètres d’altitude, les dernières précipitations ont transformé la piste en bourbier dans lequel notre habile chauffeur trace une route erratique mais précise. 

Enfin, nous arrivons en vue des fumerolles de vapeur qui s’échappent du ventre de la Terre. Il nous faut payer 10 000 pesos (21 $CA) pour franchir la barrière, puis un nouveau contrôle vérifie que le contrôle précédent a bien été fait. 
Le Chili a un indice de corruption relativement bas pour l’Amérique du Sud, et est à peu près identique à la France, 24 et 23e rang (source Transparency International 2016/2017). 
Le Canada est au 9e rang, ce qui devrait relativiser nos idées de vol étatique généralisé... 

D’ailleurs au Chili, dans chaque commerce, il est obligatoire de récupérer la facture sous peine de se poursuivre par la vendeuse qui nous la donne de force ! Chaque commerçant reçoit des carnets de factures qu’il ne peut renouveler qu’en rendant l’ancien et justifier de tous ses gains. 
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Bon, El Tatio. Un plateau de 30 km² à 90 kilomètres au nord de San Pedro, suspendu à 4 280 mètres d’altitude et qui regorge de puissantes forces telluriques. El Tatio est dérivé de Tata iu qui nous vient du kunza, la langue éteinte des Atacameños, et signifiant le Grand-Père qui pleure

Plus de 80 geysers sont actifs et voilent le ciel de leur vapeur particulièrement visible en cette rafraîchissante matinée. Il ne faut pas s’attendre à des éruptions géantes comme on peut le voir à Yellowstone, mais la quantité suffit à impressionner le visiteur. 

En suivant un sentier dûment balisé, on peut facilement visiter les lieux à pied. Santiago nous met fortement en garde sur les dangers qui se cachent partout sur le site. 

Chaque année une dizaine de personnes se blessent plus ou moins gravement, principalement en ayant la brillante idée de vérifier que l’eau est bien à 85º en y plongeant la main. 
Mais en 2015, un accident mortel, probablement dû au grand désir d’immortaliser par une photo ou un estie de selfie, a eu lieu. Une dame est tombée dans un bassin bouillonnant, brûlée à 80%, elle décédera une semaine plus tard. 

Santiago Atias
Pourtant, depuis 2006, les sentiers sont balisés, les geysers entourés de cailloux et de peinture. Si la signalisation est quelques fois confuse, il vaut mieux prendre mille précautions, et dans notre cas, rester dans les pas de notre guide qui de toute façon a un tas d’histoires à nous conter. 

Je pose la question de l’absence d’installations géothermiques, mais une ruine et les explications de Santiago m’informent qu’une expérience a bien été tentée, mais abandonnée en 1974 suite à des problèmes techniques. Je pense également que la faible densité de population (3,8 habitants/km²) n’est pas un facteur de développement intéressant pour une telle technologie. 

Nous avons enfin l’occasion de plonger nos corps dans la piscine. La fraîcheur qui règne sur le champ de geysers décourage la plupart de nos compagnons de voyage, mais je tiens absolument à tenter l’expérience. 

On est loin d’une piscine à débordement aux reflets azurés. L’eau est plutôt dans les teintes chocolat au lait, mais en y trempant la main, le corps va suivre. 
Des vestiaires sommaires permettent d’enfiler un maillot une pièce et hop, nous voilà dans le grand bain. Quatre courageux que le reste du groupe semble envier. 

Peu profond, avec quelques différences de température selon que l’on soit proche ou éloigné de la source d’eau chaude, ce bassin limoneux doit bien posséder quelques propriétés curatives. 
En tout cas, je le crois fort fort et m’y prélasse avec autant de félicité qu’un hippopotame dans sa mare fangeuse. 

Plus ou moins secs, nous reprenons notre promenade à travers les trous fumants. Il n’y a personne dans les alentours. Les autres agences de touristes ayant quitté les lieux un peu avant notre arrivée, nous sommes seuls avec quelques guanacos. 
Élégantes bestioles qui passent non loin de notre groupe sans s’en soucier réellement.

Quittant le Grand-Père qui pleure, Santiago nous emmène vers un site que les touristes ignorent. Obliquant sur la gauche, en direction de la Bolivie distante de moins de 6 kilomètres à vol d’oiseau, nous prenons une petite piste qui grimpe dans la montagne. 

Nous battons une nouvelle fois notre record d’altitude et le ressentons aussitôt que nous sortons de notre mini-bus. Si la vie à 2400 mètres dans le village de San Pedro est parfaitement supportable, les 4 544 mètres que nous vivons sont un peu plus compliqués à appréhender. 

Toujours dans les premiers à m’extraire de mon siège, je déchante rapidement lorsqu’il s’agit de gambader sur le sentier. L’infusion de coca que j’ingurgite depuis le matin doit probablement faire son œuvre puisque je ne ressens aucun mal de tête ou de nausée comme la plupart de mes compagnons, mais l’oxygène est rare et le souffle court. 

À 4500 mètres, le taux d’oxygène dans l’air tombe à 57%, il faut donc en prendre grand soin et ne pas les gâcher. Je marcherais très lentement de peur que ce faible pourcentage ne m’échappe. 

Mais où sommes nous donc ? 
Un marécage où les pieds trouvent difficilement un support, des touffes d’herbe drue pour seul passage, une grimpette très courte mais escarpée, et nous voilà, à bout de souffle, puisant dans le peu d’oxygène résident dans nos alvéoles pulmonaires, au sommet d’un monticule de terre rouge. 

La vue est tout simplement hallucinante. Dissimulées dans les replis de la terre, des plaies béantes vomissent des litres de boues brûlantes surgissant des entrailles de notre planète.

Le gros trou bouillonnant ressemble exactement à son surnom de La Olla del diablo, la Marmite du Diable. 
Un permanent glouglou démoniaque déverse une terre liquide ocre et magmatique, cet endroit est primaire et hypnotisant. Les premières heures de conception de notre planète devaient ressembler à ce microcosme de brutalité originelle. 

La pluie vient doucement écourter notre présence en ces lieux où les humains sont des intrus. Le froid humide et désagréable vient s’insinuer dans nos corps, il est temps de rejoindre le refuge de tôle de notre véhicule. 

Nous roulons en direction de SPA, nous arrêtant quelques instants au bord d’une lagune sur laquelle les lourds nuages noirs viennent se poser. Passons au large du charmant petit village de Machuca et sa jolie église trapue au toit de chaume et aux portes bleues, avant d’atteindre notre dernière destination. 


Tributaires de la météo qui se dégrade rapidement, la promenade à travers la vallée aux cactus géants de Guatín sera écourtée. Nous aurons quand même le plaisir d’admirer ces géants sur lesquels il ne vaut mieux pas se frotter. 

Des colosses pouvant dépasser les 8 ou 10 mètres poussent dans ce décor minéral. Sachant qu’un cactus pousse entre 0 et 2 cm par an suivant le taux d’humidité, et qu’il y a des années de sécheresse totale, quel est l’âge de ce vénérable ? 

Nous gravissons quelques roches instables, toujours à la recherche du plus grand et du plus fort. Mais Santiago nous rappelle qu’il est bientôt temps de rebrousser chemin. 
Juste avant de retourner vers notre véhicule, un mouvement furtif attire mon regard. Je cherche un peu avant de découvrir une bestiole tout droit sortie d’un dessin animé japonais. Une espèce de gros Pikachu au pelage beige à la longue queue retroussée qui me regarde avec ennui. 
Une très longue moustache fine lui barre le museau, il a l’air totalement indifférent à notre présence, sachant que d’un coup de pattes arrières, il va s’échapper dans ce décor chaotique. 

Je suis tombé sur un viscache des montagnes (Lagidium viscacia), rongeur endémique des Andes, cousin du chinchilla dont on fait de très beaux manteaux. 

Mauvais temps oblige le barbecue chilien ne peut être organisé à l’endroit prévu. Par chance, Sophie, notre guide du premier jour et l’amie de l’artiste potier, va nous accueillir chez elle. 
Cet Asado a la Chilena aura bien lieu ! 

Sophie est installée dans un tout petit village à côté de SPA où il fait bon vivre, tout le monde se connaît et les gens que nous croisons nous saluent avec amabilité. 
Nous passerons du bon temps en compagnie de notre hôtesse qui nous montre ses œuvres sculpturales. 

Santiago s’est lancé dans le barbecue, aidé par l’un ou l’autre de nos compagnons de voyage. 
Les bouchons des bouteilles de vin sautent plus rapidement qu’un viscache paniqué. 
Les choripans se garnissent et disparaissent aussi vite, la salade de tomates est savoureuse, et l’ambiance est aussi bonne qu’on pût l’espérer. 

Cette parrilla conclue parfaitement une journée un peu chamboulée par la météo, mais étrangement, avec autant de Français au centimètre carré, personne ne s’en est plaint ! ;)




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Jeudi 23 février – San Pedro de Atacama

Tiens, il n’y a rien sur mon agenda… C’est journée liiiiiiibre ! 

Après le petit-déjeuner offert par l’hôtel, nous allons tranquillement visiter le village. La pluie d’hier s’est éloignée, laissant errer sa traîne de longs nuages. 
Quelques séquelles subsistent sur les maisons construites en adobe. De longues coulées découvrent la paille qui solidifie la maçonnerie et des stigmates boueux courent sur les enduits immaculés de chaux. 

Il faut un peu défier les lois de l’équilibre pour éviter de finir dans une énorme mare fangeuse au milieu des chemins de terre. 

La belle église abrite des Jésus idéalisés qui n’ont plus rien à voir avec leurs pendants torturés du sud du pays. 

Le plafond est charpenté avec des poutres en bois de cactus et le tout est maintenu avec des bandelettes de cuir. On peut difficilement faire plus artisanal et local. 




Allez, un peu d’histoire 
Guanaco
San Pedro de Atacama est un village-oasis perché à 2400 mètres au-dessus des flots. 
La région est fréquentées depuis 12 000 ans et les premiers habitants en ont profité pour domestiquer l’élégant, mais pas assez costaud guanaco, pour en faire, après quelques croisements, un lama
Animal plus robuste, à la face un peu hautaine, utilisé comme bête de somme, fournisseur de jolis pulls en laine et de steaks. 
La région est largement fréquentée par les Atacameños, bien avant que les Incas viennent y faire un tour. San Pedro est une étape importante de l’un des Caminos del Inca, les chemins incas, qui reliaient Quito en Équateur à Santiago au Chili. 
Pas moins de 22 500 kilomètres de routes et de chemins que seuls des marcheurs, coureurs et autres lamas fréquentaient. 

Étonnamment, une civilisation aussi avancée que celle des Incas connaissait la roue, mais ne l’utilisait pas pour les transports. 
Quand on n'a pas de tête, on a des jambes, disait ma grand-mère. Et mon premier patron.

La civilisation inca étend sa domination vers 1450, mate les locaux et en profite pour y développer le fameux réseau de routes, des techniques pour travailler le métal et la céramique et organiser des échanges commerciaux. 

Évidemment, ce bonheur ne pouvait pas durer. 
Entre 1536 et 1540, les conquistadors espagnols envahissent la région et s’empressent de massacrer tout ce beau monde au nom de l’amour de notre Seigneur Jésus-Christ. 
Par la force des choses, San Pedro devient ville coloniale, on y construit une église et la première messe y est célébrée en 1557, en compagnie des quelque amérindiens survivants et devenus, par le fil de l’épée, très croyants. 
Le pouvoir de persuasion des missionnaires n’a d’égal que celui d’un vendeur de voitures Italien. 

Aujourd'hui, c’est principalement le tourisme qui fait vivre la région. En raison du faible taux de précipitations (pas plus de 35mm par an sauf en février 2017), l’agriculture est basique. 
Un peu de pâturages pour les animaux, du quinoa, du maïs, des courges, mais l’eau des rivières ayant une forte teneur en sel, il est difficile de faire pousser une variété plus importante de légumes. 

C’est à partir de San Pedro que la majorité des excursions de la région sont organisées. La Vallée de la Lune, celle de la Mort ; le Salar de Atacama ; le champ de geysers El Tatio que nous allons voir demain ; et le Salar de Tara qui est prévu pour après-demain. 
De bien beaux paysages en perspective. 

La plus vieille maison du village date de 1540, mais son toit est en train de s’écrouler sur la boutique de souvenirs qu’elle abrite. D’aucuns aimeraient que cette maison soit rénovée et transformée en musée. Mais le propriétaire actuel rechigne à lâcher ses cartes postales et ses bibelots en laine colorée. 

La Calle Caracoles est la rue principale où tous les touristes convergent pour trouver une agence d’excursions, un resto, un bar, une boutique de souvenirs ou une épicerie. 
On y voit défiler à peu près tous les échantillons de voyageurs, du grano mangeur de tofu pieds-nus-dans-bouette, jusqu’au randonneur suréquipé, en passant par des familles dont la marmaille court dans tous les sens ou des tourdumondistes échangeant leurs bons plans de voyage. 

La rue est interdite aux véhicules, et ailleurs, les ruelles sont assez étroites pour que l’on puisse y baguenauder le nez au vent sans s’inquiéter de la circulation. 

Le très réputé Musée Archéologique Gustavo Le Paige était fermé pour rénovation et agrandissement et personne ne sait vraiment quand il réouvrira ses portes. Mais tout le monde s’accorde à dire qu’il sera magnifique. 

Gustave Le Paige était un prêtre jésuite, ethnologue et archéologue belge. Il est né en 1903 en Belgique et décède en 1980 à Santiago. 

Entre ces deux dates, il est passé par le Congo où sa passion pour l’ethnographie voit le jour. Il navigue ensuite vers le Chili et devient pasteur à San Pedro. Aidé de quelques paroissiens, il entreprend des recherches archéologiques, découvre plus de 6 000 tombes et des dizaines de milliers d’artefacts qui ont permis d’attester de la présence d’humains 12 000 ans avant J.-C. 

Mondialement reconnu et respecté, Monsieur Le Paige a rassemblé une collection impressionnante d’objets retraçant la vie en ces contrées pour le moins rudes. 
Un musée a ne surtout pas rater dès sa réouverture… 

Au hasard de notre promenade, on voit un grand drapeau carré et multicolore flotter au vent. C’est le Wiphala, le drapeau aux sept couleurs utilisé par les ethnies andines. Celui qui claque au vent du désert d’Atacama est la variante du peuple aymara
Les couleurs viennent de l’arc-en-ciel et représentent pour le rouge : planète terre (Pachamama), orange : société et culture, jaune : énergie et force, blanc : le temps et la dialectique, vert : économie et production, bleu : espace cosmique, et le violet : politique et idéologie andine. 
On ne sait pas vraiment de quand il date, mais dans sa forme actuel serait relativement moderne et inspiré de plusieurs symboles anciens. 

Nous allons ensuite faire un tour au Pueblo de artesanos, simili village d’artisans à côté de la gare des bus où nous ferons la rencontre de la délicieuse Señora Carmen

Quelque 80 années d’expérience en tissage, un regard malicieux et un sourire d’enfant illumine son visage. Elle nous fait une démonstration de filage de laine au fuseau, puis au métier à tisser. 
Nous nous ferons un plaisir de lui acheter deux magnifiques foulards en laine d’alpaga, et résisterons à l’envie de vider son petit commerce de toutes ces belles étoffes ! 


Sur le chemin de retour à notre hôtel, au nord de l’église, nous traversons un long et large espace couvert où sont installés une multitude de petits commerces de souvenirs très standardisés. 

Pour des pièces vraiment originales, tissus anciens, sculptures, céramiques et figurines en bronze, il faut visiter la boutique Mallku, 190C Calle Caracoles.
Ou encore demander à Sophie de vous présenter son ami potier et céramiste qui créé des pièces uniques inspirées des poteries traditionnelles atacamènes et incas. Œuvres absolument introuvables en magasin. 

En arrivant devant notre hôtel, je fais une photo et le hasard fait bien les choses en lançant un éclair à travers les nuages aussi noirs que l’enfer. Il est temps d’aller faire infuser quelques feuilles de coca en prévision de notre journée de demain. Let’s cook ! 

Ce soir, nous testons la table du Ayllu, un restaurant qui sert des viandes des plus locales de lama et de guanaco. 
Je dois apprendre à la serveuse comment ouvrir une bouteille de vin, et finalement, constate que le lama n’est pas trop dans ma palette de goût.




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Mercredi 22 février – San Pedro de d'Atacama – Du Coyote à la Lune

Hier soir nous avons enfin eu le temps de parler un peu avec notre charmante hôtesse. 
J’avais vu une piscine sur la photo du site, mais force est de constater qu’il n’y a aucune piscine ici. En fait, c’est dans le bâtiment voisin, qu'elle se trouve, ainsi que la salle du petit-déjeuner. Mais la température, tout au long de notre séjour à San Pedro ne sera jamais suffisamment décente pour profiter d’une baignade. 

La chambre est grande et très calme. Éloigné du village, l’hôtel Iquisa est un refuge de tranquillité. Quelques chambres donnent sur une cour intérieure et une petite cuisine est mise à disposition des résidents.  

Debout à 6 heures, notre pick-up est à 6h30 et le petit-déjeuner est fourni lors de l’excursion. Nous sommes les premiers dans le minibus, accueillis chaleureusement par Sophie, une artiste française installée dans un village voisin avec son mari chilien. 
Les autres touristes ramassés, à peu près ceux que nous avons brièvement rencontrés hier soir devant l’église, nous partons en direction de la fameuse Piedra del Coyote pour admirer le soleil se lever de l’autre côté des sommets enneigés des volcans, dont le célèbre Licancabur, protecteur du village, qui nous domine du haut de ses 5 916 mètres. 

En très peu de temps nous quittons la route pour prendre une piste qui nous mène au fameux point de vue, le Mirador de Kari
Pendant que Sophie et le chauffeur préparent le petit-déjeuner, nous nous dégourdissons tranquillement les jambes dans la pénombre que chasse une douce lueur venue de Bolivie. Le ciel est malheureusement voilé, mais la magie opère. 

Nous sommes totalement seuls au monde, il n’y a absolument aucun bruit, et nous évitons même de parler. On se croirait dans une gigantesque cathédrale, l’immensité des lieux impose le respect. 
La terre rouge que l’on imagine identique à celle de la planète Mars est recouverte d’une fine couche de sel. La vue porte aussi loin que l’horizon. 

Très doucement, le soleil laisse apparaître quelques signes de vitalité. Les ombres des montagnes se dessinent sur la plaine. Quelques reliefs apparaissent, des rayons percent les vallées et inondent le désert, l’instant est magique, chaque seconde est unique. 

La fameuse Pierre du Coyote, qui tient son nom du dessin animé qui m'a toujours révulsé pour son injustice totale, (estie que je l'aurais déplumée cette grosse perruche de malheur !) est malheureusement devenue inaccessible. De récentes fissures font craindre qu’elle puisse se détacher de la falaise. Inutile de jouer avec la gravité, on sait d’avance que ça va mal se terminer. 
Pourtant, je n’ai aucun doute qu’un accident aura lieu puisque les interdictions sont régulièrement contournées. 

Ça y est, le jour est levé, il est 7h45 et la table est mise. Et quelle table ! 
Un imposant thermos de maté de coca accompagne une salade d’avocats, du pain, une omelette, différentes confitures et un gros pot de manjar, la confiture de lait chilienne. 
Évidemment, tout le monde s’interroge sur les effets des feuilles de coca. Sophie nous assure que rien ne se passera, il s’agit simplement d’un léger excitant que nous n’allons probablement même pas remarquer. Par contre, il est très utilisé pour combattre les effets de l’altitude, dont le mal de tête. Et puis c’est vraiment très bon, le goût est frais et agréable, je vais en acheter quelques kilos ce soir ! 
Mais pour l'instant, il faut que je me calme avec mes tartines de manjar, je crois que les autres commencent à se douter de quelque chose… 


Nous faisons encore quelques centaines de photos avant de reprendre la route en direction de la Vallée de la MortAbandonnant le minibus, nous poursuivons la balade à pied à travers un canyon. 

Au débouché de l’étroit passage, le spectacle est grandiose. À perte de vue, des pics acérés, du sable, des cailloux et des reliefs de rivières. Sans blague, si nous avions des combinaisons spatiales, je ne serais pas plus étonné. 
D’ailleurs, en raison des conditions extrêmes de ce désert, la NASA y teste certains véhicules spatiaux, comme un rover prévu pour aller faire un petit tour sur Mars d’ici 2020.

Sur la magnifique dune de sable fin, quelques sportifs viennent s’essayer au sandboard. C’est comme le snow, mais quand tu tombes, c’est un peu moins froid et beaucoup plus décapant. 

La balade est vraiment sympathique, le chemin descend doucement entre les falaises, le décor minéral est hypnotisant et le calme olympien. 
À l’arrivée, notre véhicule nous attend pour la suite de la journée, nous partons en direction de la Vallée de la Lune et des Tres Maria


Le gros avantage des excursions proposées par l’agence de Santiago, c’est qu’il fait tout à l’envers. Nous assistons au lever du soleil là où toutes les autres agences viennent pour le coucher, ainsi nous ne rencontrons jamais aucun autre touriste, du moins aucun tourisme de masse. Nous sommes presque toujours seuls sur les sites et c’est très bien comme ça. 

En entrant dans la Vallée de la Lune, il faut acquitter un droit de passage. Ce site est sanctuaire national depuis 1982, et ce sont des amérindiens qui le gère et perçoivent l’obole de 5 000 pesos (10$CA) par personne. 

Nous roulons jusqu’aux trois rochers qui représentent les fameuses trois Marie. De fait, depuis qu’un touriste eut fait chuter l’une des trois roches en 2006, il reste 2 Marie debout et une couchée. 

L’action de l’érosion a formé de nombreuses formes aussi étranges les unes que les autres dont cette drôle de tête de tyrannosaure en train de bâiller à la lune. Ce n’est certainement pas l’eau qui a sculpté quoi que ce soit ici, 10 années peuvent se passer avant qu’une goutte de pluie n’atteigne le sol. Le vent et le sable sont les sculpteurs géniaux et psychédéliques de ces formations remarquables. 

Un peu partout, nous distinguons de nombreux cristaux de sel incrustés dans le sol. Celui-ci a été longtemps exploité et utilisé soit pour la cuisine, soit pour nettoyer le cuivre dont le nord du Chili regorge. Par contre, le sel des salar, ces grands déserts de sel, est totalement impropre à la consommation. En plus du sel, il est farci de métaux toxiques, d’arsenic et autres joyeusetés issus des nombreuses coulées volcaniques de la région. 


Nous rebroussons chemin et nous dirigeons vers la Duna Mayor, la grande dune d’où la vue est à couper le souffle. Une grimpette assez raide nous mène au sommet d’une colline, l’altitude et le taux d’humidité quasi-nul, nous font rapidement tirer la langue. L’avantage, c’est qu’on ne transpire pas. 

Ici aussi, il fut un temps où il était possible de marcher sur la crête de la magnifique dune, mais l’arrivée massive de touristes de plus en plus délinquants a mis un terme à cette aventure. 


Le site Valle de la Luna porte décidément bien son nom. Je ne suis pour ma part jamais allé sur la lune, mais si je devais l’imaginer, ce serait exactement comme ce que je vois en ce moment. Il n’y manque qu’une grosse fusée carreautée rouge et blanc. 

Nous redescendons sur terre et finirons notre journée à travers les canyons de la Quebrada de Cari. Des lits de rivières, depuis longtemps asséchés, serpentent entre des monticules où le sel affleure. Des pics acérés, des lames de rasoir, des aiguilles et des pièges par milliers nous rappellent qu'ici, une chute est totalement déconseillée. Dans le silence total, on entend le craquèlement du sel de cette forêt minérale. Nous sommes sur une autre planète. 
Spock, téléportation ! 


Notre première demie-journée d’excursion est terminée. Il nous reste à découvrir le village, le super resto Las Delicias de Carmen, où on mange délicieusement bien pour un tout petit prix et à entrer dans deux ou trois boutiques d’artisans. 
Évidemment, comme partout, on retrouve tout un tas de souvenirs pour le moins commun, mais ci et là, de véritables artistes ont élus domicile. Les prix sont à la hauteur de leur talent, mais en fouinant un peu, on finira par tomber sur de très belles pièces qui feront honneur à notre étagère souvenirs de voyages

Je profite du passage au marché pour m’enquérir d’un sac de feuilles de coca dont je vais faire une délicieuse infusion en prévision de nos prochaines envolées vers les cieux. 

Aux alentours de 15 heures, le ciel devient menaçant. Au loin dans la Cordillère, les éclairs fendent le ciel, des mini tornades soulèvent le sable du désert et on distingue nettement les trombes d’eau s’échappant des lourds nuages. 
Et tout ce maelström de météo pas contente se dirige directement sur nous. 

Dans le désert le plus aride du monde, il peut aussi pleuvoir !


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