Jeudi 9 février – Castro - Palafitos et buanderie

Ce matin, je vais à l’hôtel voisin, qui est le seul en ville à proposer des locations de voitures. Évidemment, elles sont chères, mais hormis sortir de quelques dizaines de kilomètres de la ville ou carrément partir à Puerto Montt, l’offre est limitée sur Chiloé. 
Si l’île est bien desservie par le système de bus, rien n’égale la liberté de son propre véhicule. Au diable les dépenses !

Nous retournons visiter l’église, dont l’intérieur boisé est si reposant. 
Par contre, les Jésus sont intenses ! Torturés, martyrisés, suppliciés, écorchés, crucifiés et sanguinolents, il n’y a pas de demi-mesure à l’imagerie des Christ en croix dans les églises chilotes. On est loin du Rédempteur blond, idéalisé, baigné de lumière divine, béat du sacrifice offert aux croyants.
Je n’avais jamais vraiment réfléchi à ce qu’avait pu être le calvaire de ce fils divin que notre enseignement religieux propagandiste avait essayé de nous faire avaler. Ben, oui, le Sauveur a morflé, et ça se voit !

Au passage, dans un coin de la Plaza, nous déposons quelques vêtements, qui ont bien besoin d’une virée dans la machine à laver, au nettoyeur local et partons réserver le bus pour Bariloche, en Argentine, où nous voulons aller dans quelques jours. Mais c’est partie remise, il faut présenter le passeport, que nous n’avons pas. Nous repasserons plus tard.

Quittant la Plaza de Armas vers le sud et longeant la route vers l’est, nous arrivons en vue de l’un des quartiers de palafitos les plus connus. Surplombant la baie, les maisonnettes multicolores projettent leur éclat sur les vaguelettes, taches vertes, rouges, patines dégradées de nuances de brun, vernis écaillés, peintures éclatantes, couleurs passées, le romantisme est posé sur les eaux fraîches de ce sud si envoûtant.

Hormis la belle image d’Épinal, ces maisons sont des lieux bien vivants. Quelques familles habitent encore ces bâtisses ancestrales, mais la plupart sont reconverties en hôtels, restaurants ou cafés où il fait bon laisser passer le temps.

Le restaurant Mar y Canela nous accueille avec joie, et sa carte est une mine de découvertes culinaires. Mêlant les saveurs îliennes traditionnelles à une cuisine inventive et colorée, poissons, crustacés et mollusques sont à l’honneur. Une table qui a changé de nom depuis notre passage et qui se nomme à présent Cazador.

À l’avant du restaurant, une boutique vend tissages en laine et artisanat local. Nous aimerions tout acheter, mais la route est encore longue et les prix sont tout de même conséquents. Qualité et travail minutieux oblige… Nous sommes loin du souvenir prêt à jeter en provenance de Chine.

Retour en ville pour récupérer le linge déposé à la buanderie, mais il manque 90 % de nos affaires, ce qui ne semble absolument pas perturber le responsable. On va finir par voyager plus léger que prévu. Enfin moi, je ne le sais pas, je suis au comptoir du bar Almud, devant une délicieuse bière fraîche locale.

André revient avec sa mine des mauvais jours, et tempête contre l’amateurisme de ces gens qui se prétendent gardiens de nos vêtements bien-aimés. En revenant à la chambre, je constate que pour porter deux de mes t-shirts, il faudrait que je perde 40 kilos d’ici demain, encore une erreur que je vais immédiatement régler avec le gérant balbutiant de l’officine que je ne recommande vraiment pas. 
Nous en profitons pour retourner une troisième fois au terminal des bus avec tous les papiers nécessaires pour acheter notre billet pour l’Argentine. Hormis le passeport, il faut aussi présenter le visa, comprendre la taxe de réciprocité, acheté sur internet que je viens d’imprimer dans un coffee shop, espèce survivante d’un passé pas si lointain. Nous croisons Elvis qui finalement n'est pas mort, mais vend des fruits sur le bord de la route. 

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En poursuivant la promenade, nous passons devant un parking privé transformé en camping crado pour routards fauchés, marchons jusqu'aux palafitos à l'entrée de la ville sous un ciel de plus en plus menaçant et irons déguster un expresso, un peu trop cher, dans un café bobo installé dans le troisième quartier de ces belles maisons sur pilotis.


La marée basse dévoile les vases lustrées où le pâle soleil jette quelques rayons blafards sur lesquels les barques échouées se vautrent avec délectation.

Longeant les quais, nous tombons sur le port de pêche et le petit marché attenant. Hélas tout est en train de fermer, mais nous aurons quand même la joie d’assister au retour de petits bateaux déchargeant des tonnes de moules. Qui, pour quelques-unes, termineront leur existence, fumées et accrochées à une tresse au milieu des allées d’un marché. 

Un marché dans lequel on trouve des sacs de délicieuses patates colorées, des pulls en épaisse laine de mouton, quelques horribles espèces de couvertures brodées de motifs aussi surprenant que des pandas !, et les incontournables et délicieux ceviche.


En fin de journée, nous referons honneur à la carte du restaurant Mercadito, qui comme je l’annonçais est devenu notre cantine de luxe.

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Mercredi 8 février – de Puerto Varas à Castro

De bonne heure, après un petit-déjeuner offert avec notre chambre, nous quittons cette délicieuse auberge de jeunesse pour le terminal des bus.
En voulant payer la chambre, on me demande un léger supplément si je règle la note avec ma carte de crédit. Par contre, ça me donne droit à deux petits-déjeuners et des boissons chaudes à volonté. Finalement, ça m'a coûté moins cher…

La station des bus est à quelques minutes de marche, il ne nous reste plus qu’à nous équiper d’une salvatrice bouteille d’eau.
Notre autobus passe par Puerto Montt pour ramasser d’autres voyageurs. Ville plus grande et dénuée du charme de sa voisine du nord, elle est le point de passage obligé entre le continent et la grande île de Chiloé.

Sur la route de la côte, la file d’attente pour embarquer sur le traversier est interminable. Les voitures, camions et bus sont collés les uns aux autres, à ce rythme, nous traverserons le petit bras de mer demain... Mais le chauffeur de notre bus décide de passer sur l’autre voie et de doubler tout le monde.
Concert de klaxons, poing levé en l’air, tentative de blocage, rien n’y fait, il continue d’avancer et tant pis pour les voitures qui arrivent en face.
Un agent de police l'arrête, mais après quelques palabres, nous continuons sur notre lancée et embarquons très rapidement sur un beau bateau tout jaune.

Nous quittons nos sièges et montons sur le pont étroit pour admirer le paysage. Des oiseaux de mer plongent tête baissée dans les eaux calmes, que seul le frétillement des poissons, coincés entre la surface et le fond troublent. Des lions de mer et des poissons carnassiers viennent se servir au buffet du menu fretin.

En moins de 20 minutes, nous accostons sur cette île dont le nom me fait rêver depuis des lustres. À travers romans d’aventures, récits de navigateurs, ou divagation entre les pages d’une encyclopédie, il y a des noms qui se distinguent des autres. 
Valparaiso, Chiloé, Patagonie étaient les mots-clés de l’aventurier en culottes courtes que j’étais. Et maintenant, j’y suis ! 

Donc Chiloé. Pour l’instant, nous ne distinguons rien de plus qu’un ciel gris foncé, bas et menaçant, une route qui file à travers forêts et prairies et, de temps en temps, l’odeur puissante du varech qu’une plage diffuse au profit de la marée basse.

Escale à Ancud, la ville du nord, avant de continuer vers le sud et la grande ville de Castro où nous arrivons enfin aux alentours de 16 heures. Il y fait frais, nuageux, mais c’était ce à quoi on s’attendait, au moins il ne pleut pas.

Quelques minutes de marche pour d’atteindre l’Hostal del Mirador, où la jeune fille qui nous accueille est un peu perdue dans ses réservations. Nous avons le choix entre deux chambres et prenons celle du coin avec double vue sur la baie et les collines subrepticement ensoleillées.

L’estomac dans les talons, nous nous mettons en quête d’un restaurant. La très colorée Iglesia San Francisco domine la place d’Armes de son jaune éclatant.
Partout, des routards un peu sales se sont installés, et tissent bracelets et colliers. 
Quelques gueux passablement ivres, se jettent sur les voitures arrêtées au feu rouge pour laver les vitres, et se disputent les quelques piécettes jetées par les fenêtres. La journée est bien avancée et la Escudo, cette bière ordinaire et pas chèrecoule à flots.

Au coin de la place, le restaurant Descarriada offre moult giga-sandwichs et quelques bonnes bières locales. 

La décoration représente les fameux palafitos, ces maisons sur pilotis que nous avons entrevues par les fenêtres du bus. L'ambiance est familiale, le patron très fier de servir deux Canadiens, ici aussi l'accueil est à la hauteur du pays. Chaleureux et généreux.

Le ventre plein, nous visitons les alentours du centre-ville. Le petit kiosque à musique coloré s’ouvre sur la place très animée et fait face à l’église. 

Si l’extérieur de l’édifice religieux est outrageusement peinturluré, l’intérieur est superbement lumineux et ses boiseries claires et fleurant bon l’encaustique, apportent un réconfort digne d’un chalet. 

L’Archange Saint-Michel terrasse Satan, mais le syncrétisme omniprésent sur cet île peuplée de légendes et d’êtres surnaturels a transformé le démon en Caicai Vilu. Chimérique serpent de mer ailé qui combattit son alter-ego terrestre, le Trentren Vilu, et qui furent tous les deux à l’origine de la naissance de l’île.


Bâtie sur une colline, Castro se mérite. Les rues pentues tombent dans la mer, les escaliers raides aux marches hautes sont rudes pour les genoux. 

Au nord-est de la ville, une première série de palafitos découvrent leurs gambettes en bois moussu sur des plages bourbeuses.
Très jolies maisons, pour la plupart restaurées et transformées en hôtels de charme ou en restaurants, elles apportent des touches de couleurs vives sur les eaux sombres et les ciels nuageux.
Les barques échouées sur la grève profitent de quelques heures de repos avant de partir relever casiers et filets.

S’il est aisé de mal se nourrir à grands coups d’empenadas frits ou de completos vomissant leur mayonnaise, on trouve d’excellents restaurants au Chili. 
Et Castro ne fait pas exception avec, entre autre, le superbe Mercadito à deux pas de notre chambre.

Produits frais, bières locales, vins choisis, ambiance comme-à-la-maison-en-plus-grand et service en accord avec tout ce qui précède.

La réservation est quasi obligatoire pour le soir, mais à 20h30, il n’y pas foule et nous trouvons facilement de la place. C’est décidé, ce restaurant sera notre cantine pour les soirs à venir. Et nous aurons plaisir à respecter le dicton local : Quien apura en la Patagonia pierde su tiempo, que l'on peut résumer en : qui se hâte perd son temps. Profitons...

Avant de regagner nos pénates, nous cherchons vainement de l’eau au supermarché. Par contre, on trouve facilement des montagnes de lots de bouteilles de 3 litres de Fanta, Coca-Cola et Sprite. 



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Mardi 7 février – Puerto Varas - Adieu les footballeurs

C'est le dernier jour dans notre maison roulante, à travers la légère brume matinale, le volcan se découpe dans l'azur d'un ciel qui promet une magnifique journée

Nous quittons le camping de Herr Werner, où le drapeau à la feuille d'érable à la tige à l’envers, et repartons vers le nord pour visiter la petite ville de Frutillar que nous avons entrevue hier après-midi.


La route est magnifique, le ciel est dégagé, le volcan s'offre à nous, et les champs fleuris sont ponctués de grandes et ancestrales fermes.

À Frutillar, une jolie promenade court le long du lac. Il est partout indiqué que c'est une ville propre, et des poubelles sont disposées tout le long de la route. Cela n'empêche pas les incivilités et c'est la raison pour laquelle un groupe religieux, si je me fie aux chansons et aux slogans imprimés sur leurs t-shirts, probablement des adventistes comme on en trouve partout, commence à se rassembler pour une corvée de nettoyage. Si les groupes religieux servent à quelque chose, autant en profiter.

Un immense et magnifique édifice, le Teatro del Lago, accueille depuis fin 2010 de nombreuses manifestations culturelles. Il a coûté pas loin de 20 millions de dollars américains et a mis le petit village tranquille sur le circuit international de l'art.


La vie à Frutillar semble douce et le sentiment d'être quelque part au bord d'un lac bavarois est omniprésent. 

Partout des küchen, des noms germaniques, des plats à base de saucisse et de chou fermenté, des nains de jardin, des bacs à fleurs débordants de géraniums et des massifs d'hortensias, des vieilles dames raides et parlant allemand, des gens qui balayent le trottoir devant leur commerce ou leur maison. C'est sûrement dépaysant pour beaucoup de monde, mais moi ça me rappelle de lointains souvenirs.

Je décide de gagner Puerto Varas en prenant les petites routes, mais la jauge d'essence indique un besoin de ravitaillement et surtout ça va nous prendre pas mal de temps. Finalement, à Llanquihue je prends l'embranchement vers la Ruta 5, cette longue panaméricaine qui joint l'Alaska à Ushuaïa.

Un petit péage et de gigantesques panneaux publicitaires décorent l'autoroute. 
Absolument toutes les affiches vantent les bienfaits de l’industrie agrochimique. Bayer, Monsanto, et autres multinationales prétendent que sans leur poison, les cultures seront mauvaises et que les paysans n'ont d'autres choix que se plier à leur volonté de les rendre heureux. 

Autant dans la vallée de Colchagua, les viticulteurs ont compris que la culture biologique était une source de plus-value et de respect de la nature, autant dans ces grandes régions agricoles, le seul credo est la rentabilité à tout prix quelque-en soient les conséquences.

Nous arrivons très rapidement à Puerto Varas et cherchons l'auberge de jeunesse où nous avons réservé une chambre. Nous tournons un peu autour du point rouge de mon GPS et finalement trouvons une place pour stationner notre Maradonette et aller nous renseigner. 

Une superbe maison centenaire en bois nous ouvre ses portes. L'accueil est chaleureux et nous nous y sentons bien immédiatement. Mais ce n'est pas là.
La demoiselle de l'accueil appelle sa collègue au téléphone pour qu'elle vienne nous chercher. Notre demeure est juste au coin de la rue dans une maison encore plus vénérable et toute aussi confortable et accueillante.
Une grande chambre au parquet lustré, un plafond très haut, une cuisine commune bien entretenue, et des fauteuils et canapés dans des salons autour d'un poêle à bois.

Envie de confort et de bien-être ? C'est à l'Hostel Margouya Patagonia à Puerto Varas qu'il faut aller.

Hostel Margouya

Et maintenant, il faut aller rendre notre camionnette… Nous rencontrons Daniel qui fait rapidement le tour de l'engin pour voir si nous n'avons rien cassé ou perdu, et nous nous retrouvons à pied comme deux pauvres hères.

Pas le temps de s'apitoyer, il y a une petite ville à visiter et probablement des cafés et des parts de küchen à déguster.

Très conviviale et touristique, Puerto Varas est agréable, et il y fait bon y déambuler. Le volcan Osorno posé sur l'horizon du lac, apporte un cachet de puissance et de majesté aux lieux. Un peu partout, des backpackers, routards, randonneurs et autres campeurs se regroupent pour jongler, tresser des colliers et des bracelets, sauter sur une slackline et ramasser quelques pesos pour se payer quelque chose à manger ou un emplacement dans un camping. La plupart dormiront sur un coin de sable de la plage, ou dans un bosquet aux abords de la ville.

Ils sont très nombreux à partir pendant les deux mois de vacances et découvrir avec très peu de moyens leur immense pays. La gamelle accrochée au sac, une petite tente pour deux, un sac de couchage et c'est parti pour l'aventure. La grande majorité est tatouée, percée, avec les lobes d'oreilles déformés par leurs roues de vélo qu'ils s'y mettent et tous sont sales. Mais rigolards, pas envahissants ou arrogants avec les touristes, ils vivent leur vie sans gêner celle des autres.


Ce soir, nous allons changer de régime. Fini les pâtes bien arrosées, nous allons nous gâter avec une parillada (bien arrosée) au restaurant La Marca.

L'immense barbecue devant lequel officient deux grilladins est garni de viandes dont nous ne connaissons aucunement les coupes. On va demander au serveur de nous conseiller et repartirons le ventre plein et satisfait de notre dernière journée dans cette magnifique région des lacs.

Demain, nous prenons le bus pour descendre encore plus au sud, la ville de Castro sur l'île de Chiloé.

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Lundi 6 février – Du lago Ranco à chez Herr Werner

Finalement, la famille qui s'est installée vendredi soir à pas d'heure, quitte encore une fois à pas d'heure leur emplacement. 
Et, à 23h00, nous sommes absolument isolés dans cette petite baie, que seuls le vent, et le chant gracieux de quelques canards viennent troubler.

Le vent souffle fort, mais il n'est pas froid, et ce matin aucune brume, ni humidité ne couvre les eaux du lac. Je ranime rapidement le feu en soufflant sur les braises survivantes et profite du petit matin calme.

Les chiens sauvages qui tournent près des campements à la moindre odeur de fumée, rodent non loin. Ils sont très peureux et n'osent approcher, même lorsque nous leur tendons un peu de nourriture. Ils se rassasieront du cake aux bananes que nous avons oublié au fond du garde-manger et qui a drôlement commencé à moisir, ce sera toujours mieux pour leur santé qu'un completos plein de gras trans. On prend soin de nos chiens errants. 

Par curiosité, je vais voir à quoi ressemble le terrain abandonné par nos campeurs tardifs. Comme je me l'imaginais, c'est un vrai dépotoir. Les classiques canettes de bières accompagnent les sacs de chips, les bouteilles de boissons gazeuses, les rouleaux de papier toilette, une paire de chaussures, des couches de bébé, du papier et des sacs en plastique. 

Le spectacle est désolant. Il m'est totalement impossible de comprendre pourquoi les gens font ça. Ils viennent en voiture avec tout leur bordel et sont incapables de le ramener, une canette de bière vide est quand même moins encombrante qu'une pleine !!!

Christophe le pêcheur, nous avait parlé de la pollution laissée par les randonneurs ou les campeurs locaux lors de notre retraite au refuge. Il avait longuement parcouru pendant plus de deux semaines les sentiers perdus et les rivières à truites, et savait de quoi il parlait. Inconditionnel sceptique, j'avais acquiescé sans vouloir porter de jugement. Plusieurs jours (semaines ?) plus tard, je me dois de constater que c'est vrai et encore pire que ce que j'imaginais. 
Mais pourquoi les habitants d'un pays aussi splendide s'efforcent par tous les moyens imaginables de le détruire à coups de détritus abandonnés ou jetés par les fenêtres des voitures ? 

Ça ne me concerne pas personnellement, mais leurs enfants vont les haïr. Ou alors les enfants de leurs enfants, parce que la génération qui arrive ne semble pas plus concernée par les problèmes de surconsommation, d'équilibre alimentaire ou d’environnement…

Je ramasse quelques déchets que je rajoute aux nôtres et les déposerais dans la grosse poubelle à l’extérieur du site. En plus, il y a des poubelles partout ! Je suis découragé.

Après nos ablutions au sein de la baie enchanteresse, nous plions bagage et prenons la route vers le sud. Il reste une journée et nous commençons tranquillement à nous diriger vers le point de rendez-vous à Puerto Varas.

Le village de Puerto Octay, chaudement recommandé par le LP est d'un ennui mortel. Le point de vue sur le volcan du haut du belvédère, construit à cette occasion, est beaucoup moins beau que celui du cimetière. Les quelques rues du bled sont moroses et la seule activité notoire de la journée est la chute du haut d'un escalier d'un ivrogne totalement imbibé de mauvaise bière. Son compagnon d'infortune nous rassure en nous mimant un gars qui se tape une sieste, et commence à nous parler.

Certes jeune itinérant, je veux bien croire que ton chum se tape un petit sieston ,mais je viens de le voir tomber devant moi. Et puis je ne comprends pas un traître mot de ce que tu baragouines. C'est déjà assez compliqué de comprendre une personne qui fait l'effort de parler lentement et d'articuler, mais dans ton cas, c'est comme tenter de dialoguer avec une entité extraterrestre. Chao.

L'église en bois et son statuaire mérite un petit détour, et sur la Plaza de Armas, deux gentilles dames tiennent le kiosque de choripan que nous honorerons de notre gourmandise. 

Un choripan c'est tout simplement un chorizo que l'on glisse dans un pain marraqueta. Et il y en a de meilleurs que d'autres... On dit que se sont les frères Maraquet, deux boulangers français qui seraient à l'origine de ce pain style baguette créé spécialement pour cet usage. En Alsace on retrouve ce pain que l'on appelle .

Nous quittons rapidement cette ville quelque peu désolante et continuons notre trajet à la recherche d'un site de camping. 

Le village de Frutillar par contre est très mignon, mais nous ne nous y arrêtons pas, ça a l'air un peu trop chic pour camper sur le front de lac. Nous reviendrons demain.

La route est magnifique, les paysages ressemblent aux miniatures de chemin de fer que je faisais lors de ma tendre enfance. Des pelouses parfaites avec des arbres plantés exactement où il faut. De grands champs de blé, des champs de blé !! 
Amis québécois et Français, vous rappelez-vous la dernière fois que vous avez vu un champ de blé ? Il me semble que nos campagnes sont devenues de gigantesques et désespérantes plaines de maïs et de soja.

Oui, je faisais partie de ces enfants qui s'éclataient avec des chemins de fer miniatures. Chez mes copains, il y avait les aficionados des pistes de courses de voitures électriques, et les autres,  qui aimaient les vieilles locos et les wagons qui s'y accrochaient. 
J'aimais déposer une pluie de pelouse sur des coteaux englués. J'adorais brancher les lumières des maisons et de gares en plastique, coller des arbres et des futaies, des barrières et des lampadaires. Voir mes trains s'engouffrer sous des tunnels, et organisait à l'occasion quelques accidents épouvantables ou des attaques dignes des meilleurs westerns.

Donc, les paysages sont un heureux mélange de décor de modèle réduit, ou de campagne tyrolienne. Il n'y a aucun doute, l'héritage germanique a laissé des traces. Tout est propre, les pelouses parfaitement tondues, et les massifs d'hortensias plus immenses que ce qui est possible d'envisager.

Enfin, nous tombons sur un chemin qui descend vers le grand lac Llanquihue. La voie est carrossable, de toute façon notre camionnette a passé presque tous les tests de hors-piste et à notre grande surprise a brillamment réussi les épreuves.

Ce qui semblait un site prometteur est hélas très exposé au vent fort qui souffle du lac. Il est encore tôt, il y a du soleil, et déjà, nous avons froid. Ensuite, en fouillant un peu dans les buissons, nous trouvons quantité de déchets confirmant l’intérêt sexuel de ce lieu éloigné de tout. Décision est prise de quitter l'emplacement et de nous rapprocher de Puerto Varas. Nous verrons bien, si sur la route un autre emplacement nous intéresse.

Finalement, après quelques visites infructueuses, nous nous rabattons sur l'officiel camping Werner. C'est Herr Werner lui-même qui nous accueille et nous indique notre place. Et c'est aussi la première fois depuis très longtemps que je ressors mon verbiage allemand des boules à mites. Si j'ai perdu du vocabulaire, Herr Werner et moi arrivons quand même à nous comprendre.

Ses ancêtres se sont installés dans le coin il y a 150 ans (André qui a mal compris n'en revenait pas que le monsieur ait 150 ans…), et les générations suivantes ont tout fait pour conserver leur héritage teuton, surtout la langue. C'est donc plus facilement dans le doux idiome de Goethe que nous conversons. Le site est propre, calme, il y a de l'eau chaude dans les douches, un faible signal internet, et dans les fourrés il n'y a que des feuilles et des branches. Et en plus, on a une vue imprenable sur le volcan Osorno qui s'est entièrement dégagé de sa gangue de nuages et nous offre sa silhouette parfaite en cadeau de bienvenue.

Nous irons rapidement faire un tour au bled où une fête se prépare. Kiosques de toutes sortes, "Mondial de la bière" avec 5 comptoirs de cervezas artisanales, et grande scène où un groupe fait ses derniers tests de son.

On trouve vraiment de tout dans ces kiosques hétéroclites. Du matériel agricole, des statuettes de Jésus, Marie, Joseph. Ah non, pas Joseph. 

D'ailleurs pourquoi le pauvre Joseph n'est jamais représenté, ni en peinture ni en statut ? Après l'épisode de l'étable pouf, disparu. Et depuis, l'image du père en a pris un sacré mauvais coup…

De la bouffe, de préférence malsaine, completos, empenadas frits, churros, et autres sacs de chips, du matériel pour fumeurs de marijuana et des graines pour en faire pousser à la maison, des vêtements, des hectolitres de boissons gazeuses, alouette.
Nous repartons rapidement vers notre petite plage plus tranquille avec un verre de bière à la main.

La soirée sera calme et arrosée d'un excellent Cabernet-Sauvignon du clos Apalta que nous traînons depuis Santa Cruz. Il accompagnera à merveille la casserole de spaghettis à la sauce tomate.






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